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A pas de loup

La tragique histoire du Grand Pingouin

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Certains animaux semblent échapper à l’indifférence sourde que l’homme réserve froidement à la nature. Parce qu’ils ont des robes majestueuses, des facultés hors-du-commun ou des démarches insolites, une poignée de « privilégiés » peuplent nos légendes et jouissent d’une popularité exceptionnelle auprès des enfants. On pourrait croire que l’animal dont je vais vous raconter l’histoire, aussi tragique qu’invraisemblable, figure parmi eux. En réalité, il n’en est rien. C’est même le contraire. Pour le découvrir, il faut quitter momentanément la tiédeur confortable de nos contrées et plonger dans les eaux glaciales de l’Atlantique, berceau des tempêtes les plus épouvantables. Il faut imaginer une mer démontée et effrayante dont les lames déchirent inlassablement les rideaux de brume qui la maintiennent en permanence dans l’obscurité. C’est dans ces eaux froides et agitées que vivait le Grand Pingouin, un des oiseaux les plus majestueux que l’homme a pu côtoyer au cours de son existence. On le confond souvent avec le manchot, un lointain cousin avec lequel il partage pourtant bien peu de choses sur le plan anatomique. Mais de tous les affronts, c’est certainement le plus acceptable qu’il ait subi. Rôti, bouilli, immolé, déplumé, empaillé, harponné1)Elizabeth Kolbert, Elizabeth Kolbert, The Sixth Extinction: An Unnatural History, 2014 (Henry Holt & Company) … Rarement dans l’histoire du vivant, un animal n’avait été exterminé avec une violence aussi inouïe. En moins de 200 ans, les hommes ont exploité les grands pingouins de toutes les façons possibles que l’ingéniosité humaine pouvait concevoir et l’ont éliminé. Rayé de la carte. Jusqu’au dernier.

La naissance du Grand Pingouin

Il était une fois, il y a plus de 150 millions d’années, un reptile qui, à force de sauter de branche en branche, se sentit pousser des ailes et devint un oiseau. Cet oiseau donna rapidement plusieurs espèces différentes, parmi lesquelles figure sans doute le célèbre Archaeopteryx lithographica, un dinosaure à plumes découvert sous forme fossilisée. Profitant de l’expansion des plantes à fleurs, sources abondantes de fruits et de graines, et de l’extinction de leurs prédateurs, les oiseaux ont ensuite proliféré au crétacé (-145 M à -65 M) puis au pléistocène (-2 M à – 10 000), atteignant environ 12 000 espèces. Des familles entières sont apparues et ont disparu au cours de ce long chemin duquel on ne connaît pas grand-chose2)Jeremy Gaskell, Who Killed the Great Auk? November 2000, ISBN: 9780198564782.

L’apparition des alcidés

Le grand pingouin, néanmoins, est facilement repérable dans ce dédale. Sa famille, les alcidés, apparaît probablement entre – 40 M et – 30 M dans le Pacifique qui, contrairement à l’Atlantique, était déjà le grand océan qu’il est aujourd’hui. Les oiseaux qui la composent sont d’excellents marins qui ne se hasardent sur la terre ferme que pour les besoins de leur reproduction. La plupart d’entre eux savent voler, mais leurs ailes, courtes et étroites, servent surtout de nageoires et de propulseurs et c’est cette aisance dans l’eau qui les rend exceptionnels. Le raccourcissement des ailes, l’extension de la crête du sternum, la libération des vertèbres thoraciques, la densification du squelette sont autant d’évolutions convergentes qui leur permettent d’accéder à des niches écologiques totalement nouvelles. Plusieurs sous-familles vont se succéder, se spécialisant toujours plus dans la propulsion sous l’eau, avant de voir émerger plusieurs des espèces modernes au pliocène (entre – 5 Ma et -1,8 Ma).

L’homme avant le pingouin ?

Tout indique ainsi que le grand pingouin s’est formé après la différenciation des hominidés au sein de l’ordre des primates (- 6 Ma), après le décès de l’australopithèque Lucy et sans doute même après l’émergence d’Homo habilis (- 2 Ma). Son apparition est donc contemporaine d’un genre qui allait, quelques centaines de milliers d’années plus tard, prendre un certain plaisir à le massacrer. L’attestation la plus ancienne du grand pingouin est datée  de – 500 000 à – 600 000 ans, soit à peu près au moment où Homo erectus arrive en Europe depuis l’Asie et s’apprête à évoluer pour donner naissance à Homo heidelbergensis, l’Homme de Tautavel. Entre – 90 000 et – 10 000, il nage paisiblement au large des côtes atlantiques et méditerranéennes, alors beaucoup plus fraîches qu’aujourd’hui, et assiste donc à la cohabitation européenne entre l’Homme de Néandertal et Homo Sapiens, qui allait bientôt triompher de son cousin. A-t-il été le témoin d’un massacre systématique entre les deux espèces ? Une chose est sûre : à partir de ce moment, plus rien ne sera comme avant pour le grand pingouin.

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Jusqu’à – 10 000 ans, le grand pingouin était présent au large des côtes atlantiques nord et en méditerranée.

Sa cohabitation avec Homo sapiens

Fréquentant les côtes européennes depuis sa naissance, le grand pingouin accompagne les avancées glaciaires du Würm et se retrouve ainsi en pleine mer méditerranée à l’époque où Homo Sapiens supplante son gênant de cousin, l’Homme de Néandertal. Un pingouin en Méditerranée ! Voilà qui à de quoi faire sourire. Mais, il ne va pas y rester bien longtemps. D’abord, parce que le climat se réchauffe doucement et que le pingouin apprécie davantage les eaux froides et tempérées. Mais peut-être aussi parce qu’il commence à craindre cette nouvelle espèce qui le dessine dans des grottes. Certes, l’animal n’est pas si différent de son prédécesseur, et pour l’instant pas plus abondant ni plus agressif. Tout juste, peut-on dire qu’il est mieux équipé, peut-être plus inventif. Comme beaucoup d’espèces, il lui arrive parfois de dévorer quelques pingouins, à l’occasion, quand l’opportunité se présente. Mais pas de quoi menacer sérieusement l’existence d’un oiseau, solidement ancré sur un territoire immense depuis des milliers d’années. Il n’empêche que le grand pingouin, longtemps dépourvu de prédateurs, préfère peu à peu mettre les voiles vers l’Atlantique, sa mer de toujours.

Le pingouin fuit vers le Nord

De – 10 000 à – 5000, des millions de pingouins finissent incontestablement sous la dent de cet Homo Sapiens, passé maître dans la cuisson et la découpe de ses proies. Mais ce chiffre reste relativement faible par rapport au nombre de pingouins qui ont écumé les fonds marins durant cette période. Cela s’explique par la rareté relative de l’espèce humaine qui ne tue encore qu’à hauteur de ses besoins et qui se montre bien incapable d’atteindre les îlots de reproduction du pingouin.  Hélas, les choses vont se gâter. A partir de – 5000, les ossements du grand pingouin parmi les déchets de cuisine de l’homme augmentent partout où il est installé. L’effectif européen atteint à cette période les 8 millions d’hommes. 8 millions d’hommes, dont une part importante sur les côtes atlantiques, ça n’est pas rien. Imaginez le nombre d’occasions de tuerie que cela rend possible ! Ainsi, pour la première fois, l’expansion démographique de l’homme constitue une menace plus importante pour le pingouin que les changements climatiques. C’est pour cette raison qu’il recule encore vers le Nord.

Mais l’expansion ne s’arrête pas là. 5000 ans plus tard, aux temps illustres de Jésus Christ, les hommes sont désormais 40 millions en Europe. Les embarcations capables de tenir la mer deviennent de plus en plus sophistiquées et certaines des îles où s’amassent par milliers les pingouins au printemps sont enfin accessibles. Les marins racontent qu’elles regorgent de ces oiseaux sans ailes si faciles à prendre. On y ramasse même ses œufs comme des champignons ! Alors, très vite, l’expédition devient une routine. Un rituel. Un classique. Chaque année, à la même période, on apprête les barques qui vont piller ces trésors de la nature…

Même combat en Amérique

Mais au fait, qu’en est-il du pingouin en Amérique ? N’oublions pas que notre cher alcidé y séjourne régulièrement depuis sa naissance, il y a plusieurs centaines de milliers d’années. Jusqu’à – 10 000 ans, la situation ne diverge pas tellement de celle que connaissent ses congénères en Europe : les grands pingouins suivent les avancées et les reculs des glaciations le long des côtes américaines. Il y a tout de même une petite différence : Homo sapiens ne parvient sur ces mêmes côtes qu’aux alentours de – 11 000 au Labrador actuel, puis à Terre-Neuve vers – 7000, ce qui signifie que le pingouin d’Amérique est resté plus longtemps à l’écart de ce nuisible. Tout indique que l’homme moderne arrive d’Asie depuis le détroit de Béring, accessible depuis la fin de la glaciation du Würm, et qu’il a traversé le territoire d’ouest en est. Bien qu’ayant une autre conception de la nature, ces hommes, que l’on appellera plus tard les Indiens, suivront le même chemin que leurs homologues européens. Comme en Europe, le pingouin est d’abord vénéré, admiré, dessiné. Comme en Europe, il est ensuite chassé, traqué, massacré. Ses tentatives de sélectionner des lieux de reproduction toujours plus éloignés des villages de chasseurs n’y feront rien : les pagaies et canoës, sans cesse plus innovants, permettent l’exploration d’un horizon toujours plus vaste.

En Europe comme en Amérique, les populations de pingouin déclinent de plus en plus, à mesure que les populations humaines augmentent. On est cependant loin de la disparition de l’espèce. D’ailleurs, à cette époque, aucun être humain n’imagine un seul instant cette possibilité. Les animaux ne s’éteignent pas, et certainement pas celui qui semble, dit-on, avoir été conçu pour nourrir l’homme. La soumission de cet oiseau géant et son absence totale de système de défense ne sont-ils pas des signes suffisants ? Avec le temps, l’idée de ne plus se contenter d’attendre les périodes de reproduction germent dans les têtes des Indiens. Et si, plutôt que de le « cueillir » sur les terres, on l’attrapait au large ? La chasse aux pingouins en mer était née…

C’est dans ce contexte que l’homme et le pingouin abordent l’ère commune, qu’on appelle aussi l’ère chrétienne, et qui sera le théâtre d’un massacre inédit.

A quoi reconnait-on le Grand Pingouin ?

On sait bien peu de choses du grand pingouin (Pinguinus impennis), et on le doit essentiellement aux témoignages des personnes l’ayant redécouvert au XVIème siècle jusqu’à sa disparition au début du XIXème siècle3)Henri Gourdin, Le Grand Pingouin, Actes Sud, 2008.

Un oiseau sans aile

« Ils sont, comme les manchots, entièrement privés de la faculté de voler, n’ayant que de petits bouts d’ailes, garnis à la vérité de pennes, mais si courtes qu’elles ne peuvent servir qu’à voleter ». Buffon, Histoire naturelle des oiseaux, tome IX.

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Deux pingouins nageant, Dessin de JJ Audubon, dans Les Oiseaux d’Amérique.

On sait que les ailes du pingouin, très raccourcies, ne lui permettaient pas de voler, ce qui pose beaucoup de problèmes aux philosophes de l’époque. La Bible est formelle, les oiseaux ont tous étés créés pour voler… Quel est donc ce volatile incapable de s’élancer dans les cieux, bipède comme l’homme sur de petites distances et habile dans l’eau comme un poisson ? Comment le Créateur a-t-il pu commettre une erreur aussi grossière ?
Rapidement, on trouve une explication logique : Dieu a mis ces drôles d’oiseaux sur le chemin des marins chrétiens pour leur permettre de s’alimenter et d’évangéliser le monde. Après tout, ça se tient, le grand pingouin se laisse cueillir benoîtement et sans rechigner…
Mais au siècle des Lumières, on tourne le dos à la religion et l’explication ne tient plus. Georges-Louis Leclerc de Buffon, naturaliste émérite, avance alors sa propre explication :

« Le vol n’est qu’un attribut et non pas une propriété essentielle, puisqu’il existe des quadrupèdes avec des ailes, et des oiseaux qui n’en ont point. La nature a ménagé des point d’union, des lignes de prolongement, par lesquelles tout s’approche, tout se lie, tout se tient ; elle envoie la chauve-souris voleter parmi les oiseaux, tandis qu’elle emprisonne le tatou sous le têt d’un crustacé » Buffon.

Un oiseau plongeur

« Ils marchaient ou couraient par petits pas courts et allaient aussi droit qu’un homme. L’un deux avait plongé d’un rocher situé à [moins de quatre mètres] au-dessus de la mer ». Alfred Newton, 1858.

Si le grand pingouin est si facile à « ramasser », c’est parce que la terre ferme n’est clairement pas son milieu de prédilection. Les observateurs soulignent unanimement sa démarche maladroite4)Jamie Lorimer, On Auks and Awkwardness, Environmental Humanities, vol. 4, 2014, pp. 195-205, culbutant souvent et manquant de tomber à chaque instant. S’il s’aventure sur ces terres, pendant à peu près 3 mois, c’est avant tout pour se reproduire et couver son œuf. Le reste de l’année, il passe sa vie à nager, plonger et explorer les fonds marins avec une aisance incroyable pour un oiseau5)Markus Unsöld, “Two and a half auks” –  the history of the Great Auks, Pinguinus impennis, at the ZSM, SPIXIANA 37 1 153-159 München, August 2014 ISSN 0341-8391.

« L’oiseau était si habile dans son élément naturel qu’il semblait impossible de le tirer. La rapidité de ses déplacements sous l’eau était presque incroyable. » Bullock, 1811.

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Île-de-Sein, Bretagne, France, par Valery Joncheray

Hélas, avant 1844, date de son extinction, personne n’avait encore mis au point le masque, le tuba, la bouteille d’oxygène et encore moins le sous-marin. Jamais, nous ne suivrons ses évolutions subaquatiques. En observant les autres alcidés, on peut néanmoins estimer que le grand pingouin était capable de plonger à 200 mètres de profondeur, contre 30 mètres chez l’homme qui dispose d’un volume pulmonaire 2 à 3 fois plus importants. Cette extraordinaire capacité le rendait maître absolu d’une niche écologique inatteignable par aucun autre oiseau. Et pour cause ! L’Atlantique n’est pas vraiment reconnu pour ses eaux calmes… Les navigateurs vous le diront : les conditions climatiques qui règnent sur l’océan sont souvent abominables, marquées par de longues périodes de brume, de pluie d’une violence insondable et d’un vent épouvantable à vous glacer les os. Imperturbable, le grand pingouin se satisfaisait de ces éléments défavorables; mieux, il en faisait sa force. Quel prédateur pouvait s’engouffrer comme lui sous des rouleaux de plusieurs mètres et résister à des lames capables de faire chavirer n’importe quel navire ?

Un oiseau social

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Les Îles Farne abritent de nombreuses espcèes d’alcidés et nous donnent une image de ce que pouvaient être les rassemblements de pingouins. Image: Andrew Bone, Flickr

Nous n’aurons jamais le plaisir d’observer les mœurs et coutumes de cet oiseau. Et c’est regrettable car les alcidés comptent parmi les êtres les plus sociaux du monde vivant. Généralement, les oiseaux d’une même espèce se rassemblent en troupes immenses durant les périodes de reproduction. Le Grand Pingouin ne faisait pas exception à la règle, mais son incapacité à voler devait rendre le phénomène encore plus saisissant. Au meilleur de sa forme, des dizaines de milliers d’oiseaux envahissaient une même île, la recouvrant intégralement de blanc immaculé. Ils couvraient si bien les îles que les premières cartes marines étaient truffées d’îles du pingouin, penguin island, y dos avec, îles des oiseaux, etc. La plupart du temps, plusieurs espèces d’alcidés occupent l’île en parfaite harmonie.

Plus étonnants encore sont les comportements du grand pingouin à l’égard de sa terre natale. Il lui manifeste une grande fidélité et revient chaque année à l’endroit précis où il est né. D’ailleurs, il est aussi fidèle en amour : les couples se forment pour la vie chez les pingouins, le taux de divorce étant de moins de 25 %, très faible pour une durée de vie de 30 ans (chez l’homme, en France, il est de 45 %) ! En revanche, il n’est pas soumis à l’exercice de la cohabitation avec sa partenaire, puisqu’il vogue librement sur l’immensité de l’océan dès lors que la période de nidification est terminée. Il ne la retrouve qu’à la prochaine saison des amours : c’est l’occasion pour lui de déployer des dizaines de parades pour la reconquérir. Nettoyer l’île pour préparer les lieux de la couvaison peut-il être considéré comme une parade ? Chacun se fera son opinion. Le pingouin, lui, pensait vraisemblablement que cela pouvait faire la différence.

Clairement, ce n’est pas le rapport sexuel à l’origine de la pondaison qui explique les 3 mois passés sur la terre. 30 secondes, jamais au-delà selon toute vraisemblance. C’est peu mais efficace. En revanche, la couvaison pouvait durer de 30 à 40 jours, et l’élevage du nourrisson encore 40 jours, ce qui portait à 90 jours la durée de son escale 6)Déclaration de Vilhjàalmur Hàkonarsson, Midsummer’s Day, texte de Newton. A son issue, le grand pingouin encourageait son petit à quitter les lieux, dans une cacophonie incommensurable. Imaginez des milliers d’oisillons qui se dandinent, culbutent, trébuchent, tentent de repérer les cris et les appels de leurs parents, puis parviennent tant bien que mal au bord de leur plateau natal. Là, dans la confusion générale, ils se décident finalement à sauter dans le vide pour la première fois, et se retrouvent quelques mètres plus bas dans les eaux froides de l’Atlantique. Un premier bain qui va durer plus de 9 mois !

Le temps du massacre

Nous avions quitté le grand pingouin à l’aube de l’ère chrétienne, au moment où l’homme se prépare à une formidable conquête du monde. A cette époque, on estime que les populations européennes humaines atteignent environ 30 millions. Et contrairement à ce qu’on peut penser, cet effectif va rester à peu près stable jusqu’en l’an 1000, marquant le début des grandes croisades. Que font nos pingouins pendant tout ce temps ? Ils continuent d’être persécutés, évidemment, mais leurs effectifs ne diminuent que lentement, à mesure que les embarcations de l’homme se perfectionnent. A ce stade, personne ne peut prédire l’extinction pure et simple de l’oiseau. Personne.

Le siècle des découvertes

Brusquement, les choses s’accélèrent. Profitant de nouveaux savoirs hérités des guerres de civilisation, l’homme progresse techniquement et la démographie s’en ressent : en 300 ans, les effectifs passent de 30 à 70 millions, puis augmentent à nouveau à partir du XVIème siècle de façon exponentielle : 80 millions en 1500, 125 millions en 1700, 195 millions en 1800 et plus de 400 millions en 1900.

La folle expansion de l’homme inquiète véritablement les pingouins à partir des années 1500. Sous l’impulsion des portugais et des espagnols, l’homme a soif de découvertes. Pendant longtemps, les européens ne disposaient pas de moyens de navigation permettant de se repérer avec certitude dans l’espace : ils pouvaient aller loin, mais par étapes, et sans certitude d’emprunter les mêmes chemins. La donne change au XVème siècle. Les européens reprennent la boussole, une invention chinoise et l’adaptent à leurs besoins. Grâce aux arabes, ils savent désormais calculer les latitudes en s’aidant des étoiles. Ils mettent également au point un nouveau navire, la caravelle, qui permet de faire des longs trajets en haute mer alors que jusque-là, ils faisaient de la navigation essentiellement côtière.

Du haut de son rocher, le pingouin peut trembler. Voici l’homme, qui le persécute sur les côtes depuis des milliers d’années, capable à présent d’atteindre ses derniers retranchements. Petit à petit, le pingouin avait appris à fuir ce prédateur redoutable : en s’expatriant vers le nord, en quittant les côtes européennes devenues dangereuses et surtout en choisissant des îles de nidification hostiles et difficiles d’accès, il se pensait probablement à l’abri pour plusieurs milliers d’années. Il avait bien tort. Dans près de 300 ans, il sera exterminé à la surprise générale.

Après la soif d’exploration, le pingouin va encaisser un second revers. Un nouveau courant de pensée voit le jour à l’initiative de René Descartes, célèbre homme de sciences français. Pour lui, pas de doute : l’animal est une machine qui ne fait que reproduire des attitudes inscrites en lui depuis les origines. L’oiseau ne parle pas, ne comprend pas, ne ressent rien. L’effroi du grand pingouin à l’approche de son agresseur ? Ses tentatives désespérées pour sauver son petit ? Des automatismes, vous dit-on. Ce courant renforce le concept de l’homme maître et possesseur de la nature, et le monde entier reçoit le message cinq sur cinq.

Le pingouin exploité de toutes les façons possibles

Au début du XVIème siècle, il subsiste 6 lieux de reproduction du grand pingouin : Funk Island à Terre-neuve et le Rocher des oiseaux aux îles de la Madeleine pour l’Atlantique Ouest, les îles Féroé, les îles Orcades, l’Îlot de St Kilda au large de la Grande-Bretagne, et les îles de Geirfuglasker en Islande. Tous vont être rapidement repérés par l’homme qui redécouvre, ébahi, le grand pingouin, cet être sans défense, facile à tuer, bon à manger et idéal pour appâter une ligne. Ce sont les colonies nord-américaines qui souffrent le plus : les bateaux se multiplient dans les parages de Terre-Neuve et le pingouin constitue un encas idéal pour des équipages qui n’hésitent plus à faire un détour pour se servir directement. Ces derniers appliquent à la lettre les nouveaux préceptes convoqués par Descartes, avec un certain zèle. Ils tuent pour leurs besoins, mais aussi pour leur plaisir, pour asseoir leur domination sur des êtres de la création inférieurs. Pour tuer l’ennui, même.

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Sur Funk Island, baptisée ainsi par les marins anglais en raison de l’odeur dégagée par le tapis de fientes qui couvre le rocher, on recense à cette période plus de 30 000 oiseaux chaque année. Alors, les équipages n’hésitent pas à en prélever des centaines, autant que peut en contenir leurs bateaux. Très vite, les marins n’emportent avec eux que de petites quantités de nourriture. A quoi bon prendre plus ? Il suffira de faire une escale sur les îles du pingouin, de les assommer par centaines, de les empiler dans le navire et d’en saler 4 ou 5 pipes pour les conserver. Le filon fait rapidement le tour du monde : espagnols, portugais, anglais, français… Tous comptent désormais sur cette nourriture providentielle et abondante.

Sur terre aussi, on a vent de cette manne incroyable. Dans les bars, les marins se livrent, bien sûr ; ils racontent qu’il existe des îles incroyables où pullulent des oiseaux gras comme des oies 7)Richard Whitebourne, Discorse and discovery of Newfoundland, 1622 qui ne savent pas voler. On les cueille sans effort comme on ramasserait des champignons ! Mais dans ces lieux-là, les murs ont des oreilles… Certains sont perplexes : les marins racontent souvent des sornettes pour impressionner le monde. Mais d’autres y croient, ils s’imaginent déjà avoir leur part du butin. Une manne pareille, il ne faudrait pas passer à côté, vous comprenez…

A partir de la fin du XVIème siècle, des milliers d’opportunistes vont mettre leur plan à exécution : exploiter le grand pingouin de toutes les façons qui rapporteront de l’argent. Une véritable industrie de l’exploitation va naître. Des professionnels du pingouin vont passer leurs journées à le massacrer pour en extirper tout son suc.

  • On en fait des oreillers et on en garnit les vestes d’hiver.

« Si vous venez pour les plumes, vous ne vous donnez pas la peine de tuer l’oiseau, vous l’attrappez et lui arrachez ses meilleures plumes. Après quoi vous le relâchez et le laissez périr en paix, avec sa peau dérangée, à moitié nue. Cette méthode n’est pas vraiment humaine, mais c’est celle qui est pratiquée ». Aaron Thomas, Marin du HMS Boston, visiteur de Funks Island, 1794.

  • On alimente le feu avec sa graisse.

« Vous prenez une marmite, vous y jetez un ou deux pingouins, vous arrangez un feu là-dessous et ce feu est absolument alimenté par les pauvres pingouins eux-mêmes. Leurs corps huileux produisent bientôt une flamme ; il n’y a pas de bois sur l’île… »

  • On en fait de l’huile.
  • On s’en sert comme appât pour les gros poissons.
  • On recueille le guano et on le vend comme engrais.
  • On le dépèce pour revendre sa peau.
  • On ramasse ses œufs pour les revendre à prix d’or sur le marché.
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Gravure de F. W. Keyl, Chasse aux pingouins en Atlantique Nord.

Tout ce petit monde se côtoie chaque année sur les mêmes territoires pour anéantir le pingouin et faire des profits juteux. L’histoire parait presque irréelle. Tout droit sorti de l’imagination du plus morbide des écrivains. Et pourtant, les témoignages et les preuves matérielles sont là : pendant 300 ans, des saleurs, des fabricants de barrique, des transporteurs, des informateurs, des revendeurs, des plumassiers, des marins vont vivre grassement au frais du pingouin sans se douter que leur crasseux marché va causer sa perte. Comment le plus simplet d’entre eux ne s’est-il pas aperçu que les effectifs chutaient d’année en année ? Pourquoi n’a-t-il pas remarqué qu’en agissant de la sorte, il réduisait irrémédiablement le butin de l’année suivante ? L’« oiseau stupide », qu’ils le surnommaient. L’« oiseau stupide »…

« Si cette pratique n’est pas arrêtée, toute la faune se réduira à presque rien, particulièrement les pingouins car c’est maintenant la seule île où ils peuvent encore nicher » George Cartwright, Journal of Transactions and Events, duraing a residence of nearly sixteen years on the coast of Labrador, 1792

A la fin du XVIIIème siècle, plusieurs scientifiques de renom comme Linné, Brisson, Buffon et Bonnaterre donnent l’alerte.  Selon eux, le pingouin court un grand danger : il faut cesser ces pratiques, l’homme est allé trop loin. Beaucoup trop loin. Sensible à leurs appels, le gouverneur de Terre-Neuve suggère d’interdire tout prélèvement de pingouin excepté ceux utilisés pour nourrir les équipages. Mais il est trop tard. Bien trop tard. Le sort du pingouin d’Amérique est déjà scellé depuis longtemps; la colonie restante n’est plus suffisante pour assurer sa survie. En l’an 1800, il ne subsiste plus un seul pingouin au large des côtes américaines.


La dernière colonie

Au début du XIXème siècle, la situation est critique. Des 6 colonies restantes, il n’en reste qu’une : celle des îles Geirfuglasker en Islande. A l’écart des itinéraires maritimes, elles ont l’avantage d’être pratiquement inaccessibles à l’homme. Les rouleaux, les courants et les marées qui la bordent feraient fuir le plus aguerri des marins. Il arrive cependant que la mer soit parfaitement calme, deux ou trois jours dans l’année, mais cela reste exceptionnel.

Malheureusement, ce cas de figure va survenir au pire des moments possibles. En 1810, alors que le blocus organisé par Napoléon empêche les marins anglais de se réapprovisionner, l’équipage décide de faire une razzia sur ces îlots qui, parait-il, hébergent encore le pingouin. Une cinquantaine de pingouins furent prélevés à cette occasion. C’est peu, mais pour cette colonie qui se réduit à peau de chagrin depuis 200 ans, c’est un véritable coup dur. Qu’elle est loin l’époque où le pingouin recouvrait entièrement l’île !

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Le Pingouin existe désormais empaillé dans les musées nationaux qui ont racheté les dernières dépouilles des collectionneurs à prix d’or

La rumeur se répand comme une traînée de poudre. Le pingouin est vivant ! Il en resterait une toute petite colonie sur les îles des Fuglasker, sans comparaison avec les nuées d’oiseaux décrites par les premiers explorateurs, c’est vrai, mais tout de même. Le monde de la spéculation naturaliste est en branle. Les collectionneurs s’agitent ! Malheureusement pour eux, on déplore une activité sismique importante dans la région qui rend impossible toute manœuvre jusqu’en 1830. Ironie du sort, un séisme va faire disparaître le dernier bastion du pingouin, son dernier refuge sur la planète Terre. En panique, les survivants pingouins se rabattent sur une île voisine, l’île d’Eldey, la seule dans les parages comportant un accès praticable pour l’oiseau, mais présentant hélas tous les inconvénients à l’origine de la disparition de son compère américain : facile d’accès et proche des côtes.

Dès lors, les collectionneurs dépêchent les meilleurs équipages8)Birkhead, T. 1994. How collectors killed the great auk. New Scientist 1927,24-27. pour s’accaparer les dernières dépouilles de l’animal, qui serait sur le point de s’éteindre. La carcasse d’un animal qui n’existe plus… Ça doit valoir son pesant d’or, non ? La rareté fait le prix, c’est bien connu. Alors, quand les pêcheurs islandais découvrent, ébahis, les prix qu’on leur propose pour ramener, ne serait-ce qu’un seul de ces drôles d’oiseaux, ils sautent dans leurs bateaux et mettent le cap sur cette terre d’adoption : l’île d’Eldey.

Quand les bateaux d’infamie accostent sur cette toute petite île, ils sont rassurés : il reste des pingouins. 24, exactement. 24 oiseaux pour une espèce qui en compta des millions ! 24 oiseaux qu’ils assomment sans état d’âme et mettent en tas sur le pont du bateau. 24 oiseaux qui vont leur rapporter gros. Ces hommes travaillaient sur le marché du grand pingouin, comme certains travaillaient sur le marché de la tomate.

Le dernier couple de grands pingouins

Le lundi 2 juin 1844, le pêcheur Vilhjalmur Hakonarsson et son équipage se mettent en route pour l’île d’Eldey. Ils sont mandatés par l’Islandais Carl Siemsen qui désire plus-que-tout s’emparer d’un pingouin avant qu’il ne soit trop tard. Et pour cela, il est prêt à en mettre le prix.

Le mardi 3 juin 1844, les 15 hommes d’Hakonarsson font le tour de l’île d’Eldey. Comme chaque fois, des milliers d’oiseaux, pris de panique, s’envolent et se percutent, pressentant le funeste destin qui précède toujours l’arrivée de cette créature maléfique. Ce faisant, ils révèlent la présence du dernier couple pingouin nicheur de la planète. L’équipage pousse un ouf de soulagement. Ils amarrent leur barque, escaladent le rocher en direction des oiseaux effarés. Ils abattent froidement les deux derniers représentants de l’espèce puis regagnent leur barque. Sur le trajet du retour, Hakonarsson esquisse un sourire : le commanditaire Siemsen ne récupérera jamais son butin. Il le revendra lui-même pour empocher le magot. Le pingouin n’existe plus.

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A propos du rédacteur

Martin

Journaliste scientifique

Commentaires

  1. Jo34000
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    Je ne connaissais pas cette histoire , semblable à ce qui se passe aujourd’hui pour les baleines . Peut-être ,puisque la vie marine semble vous préoccuper ,sera-ce un thème d’un article futur de votre part ?
    Cordialement
    Joel

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