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A Pas de Loup

Le berger, le grand méchant loup et les petits intérêts

Les amoureux de la nature ont dû se pincer lorsqu’ils ont découvert la une des journaux du 20 juin 2017. Nicolas Hulot qui signe l’arrêté autorisant la mise à mort de 2 loups supplémentaires ? Lui, le grand défenseur des espèces menacées, le chantre de la faune sauvage ? Que se passe-t-il donc dans les coulisses de l’Etat ? Qui tire les ficelles et pourquoi ?

Avant de crier au loup, je vous invite à m’accompagner dans un voyage de plusieurs siècles, à l’orée du bois, sur les traces d’un animal qui hante les mémoires depuis toujours et dont les hurlements tétanisent autant qu’ils fascinent.

L’histoire d’une haine viscérale

Notre voyage commence à l’aube de la Renaissance au cœur d’un royaume de France qui compte à peine 15 millions d’habitants, dont une immense majorité de paysans. C’est une période charnière de l’histoire : les hommes font reculer les forêts, les landes, les marécages et même la mer pour agrandir les surfaces cultivables et supporter les besoins alimentaires d’une population en pleine croissance. Et ces défrichements sont autant d’occasions de rencontrer un animal qui hante l’inconscient des paysans : le loup.

A cette époque, tous s’accordent pour lui décerner la palme de la cruauté et de la sauvagerie. Les histoires les plus sordides circulent à son propos, glaçant le sang des petits comme des grands et forgeant sa légende d’incarnation du Diable. N’allez pas penser d’ailleurs que ces histoires ont été inventées de toutes pièces sous l’influence d’un courant religieux qui l’érige depuis toujours en ennemi du Christ. Ces « superstitions » sont beaucoup plus anciennes.

Des faits divers à glacer le sang

Depuis l’Antiquité, on raconte partout en Europe comment ces animaux furieux dévorent les entrailles de leurs victimes, hommes et bêtes confondus. On raconte aussi que certains d’entre eux cherchent à mordre sans distinction tous les êtres qui ont le malheur de croiser leur route. Au point même de faire douter qu’il s’agisse d’un simple animal. Aristote, qui s’intéressait de près à la prédation du loup sur l’homme, considéraient ces attaques banales : « chez les loups, les individus qui chassent seuls se montrent plus anthropophages que ceux qui chassent en meute1)Aristote, Recherche sur les animaux, VIII, 5, 594a.»

Les Fables de La Fontaine / dessins originaux de Grandville (1837-1838). Dessins extraits de l'album (cote BmN : Rés. 4288).

Les Fables de La Fontaine / dessins originaux de Grandville (1837-1838). Dessins extraits de l’album (cote BmN : Rés. 4288).

Mais qu’un grand savant comme Aristote ait cru en l’existence des loups anthropophages, ne prouve en rien la réalité d’un phénomène aujourd’hui controversé (le loup tue à peine 10 personnes dans le monde par an). Il faudrait disposer de cas avérés avec le nom des victimes et la cause de leur décès pour en être pleinement persuadé. Et justement, c’est à la fin du moyen-âge que cette documentation devient possible. Les actes notariés, les correspondances, les sources judiciaires et fiscales, et même la toponymie laissent pleinement transparaître l’angoisse des populations : les attaques de loups sur l’homme semblent bien avoir existé.

En 1744, l’intendant du Limousin informe celui d’Auvergne qu’une « bête » qui « dévorait tous les enfants qu’il rencontrait » avait été tuée après avoir fait au moins 21 victimes2)Arch. dép. Puy-de-Dôme 1 C 1729.. 20 ans plus tard, la célèbre « bête du Gévaudan » provoque un nouveau traumatisme, avec plusieurs dizaines de morts en 3 ans. On ignore toujours s’il s’agissait vraiment d’un loup. Parfois, les attaques se déroulent en ville devant témoins : Épernay est ainsi le théâtre d’une scène atroce, lorsque 5 personnes, dont 2 jeunes filles, sont défigurées par un loup enragé le 31 octobre 1766. En août 1807, un garde-chasse et un couple sont presque dévorés par un loup en Haute-Marne : « Cette cruelle bête lui a arraché les mollets, coupé deux doigts de la main et mutilé tellement son visage qu’il est absolument méconnaissable » raconte un témoin. Mordu le 22 août, le garde-chasse meurt le 15 septembre suivant3)Arch. Haute-Marne 117 M1.

Le loup s'attaquait-il à l'homme uniquement lorsqu'il était enragé ?

Le loup s’attaquait-il à l’homme uniquement lorsqu’il était enragé ?

Des histoires comme celles-là, je pourrais vous en raconter des centaines. Bien sûr, il y a fort à parier que dans certaines d’entre elles, le loup soit parfaitement innocent. Le froid, les guerres, les famines et les épidémies laissaient régulièrement des cadavres sans sépulture qui ont pu attirer des loups opportunistes. Il ne serait pas étonnant non plus que certains meurtres aient été maquillés en attaques de loup pour échapper à la maréchaussée. Mais, toutes ne peuvent pas être balayées d’un revers de la main : certaines se sont produites publiquement, tandis que d’autres ont accouché de survivants salement amochés qui ont pu témoigner. Le loup a attaqué l’homme plus d’une fois, c’est indéniable, mais le faisait-il pour s’alimenter ? Pour contester le traitement que lui réservait l’homme ? Par pure récréation ? Ou bien parce qu’il était enragé ? Nous y voilà. Les attaques sur l’homme rapportées dans les archives des derniers siècles sont surtout le fait de loups enragés. Et ces événements sont bien plus oppressants car les loups, désinhibés par la maladie, se montrent terriblement agressifs, attaquant tous les êtres vivants rencontrés sans distinction et sans motif.  « La rage est une maladie horrible, dont le nom seul fait frissonner et répand la terreur dans les âmes les plus courageuses […] : rien n’est capable d’en préserver. »  Le problème c’est qu’une seule morsure est souvent irrémédiablement mortelle…

Le loup endosse donc le costume de bouc-émissaire. Partout, les bruits courent qu’il sème la terreur et la désolation dans les campagnes et même aux abords des villes. En réalité, les attaques ne sont pas si fréquentes qu’on le dit : la documentation disponible fait état de 9000 victimes humaines en France du XVIème au XIXème siècle. C’est un chiffre important mais c’est bien peu de choses au regard des autres causes de mortalité accidentelle, comme les chutes et les noyades, ou les assassinats. Ce n’est donc pas le nombre de ces attaques qui explique la haine féroce que l’on vouait au loup, mais leur intensité. Si l’on rappelle la violence de ces faits-divers, l’état du corps dans lequel l’agresseur abandonnait ses victimes, et le nombre de témoins, souvent jeunes, qui assistaient au drame, on admet que la dangerosité du loup sur l’homme présentait un impact psychologique bien supérieur à sa seule réalité statistique. Et ainsi peut-on comprendre que la « peur » à l’égard du loup ait pu faire partie intégrante de notre patrimoine culturel.

De la chasse à l’éradication programmée

C’est cette peur qui a motivé, des siècles durant, les réclamations incessantes de mises à mort et de battues aux autorités, largement relayées par la presse, porte-parole d’une France rurale qui s’estime assaillie par les meutes.

Et ces réclamations trouvent toujours grâce aux yeux de l’Etat. Du Xème siècle au XXème siècle, tout est mis en place pour combattre ce « fauve » qui « ne vit que de carnages ». Les naturalistes eux-mêmes approuvent ces dispositifs dans la mesure où « le loup est l’ennemi de toute société : il ne fait pas même compagnie à ceux de son espèce4)Buchez, Méthodes sûres et faciles pour détruire les animaux nuisibles. »

  • On crée la louveterie pour procéder à la destruction systématique et organisée des loups. Elle est dirigée par un Grand Louvetier assisté par des fonctionnaires publics qui sont appelés les louvetiers et régulièrement réformée.
  • On encourage la chasse aux loups par des primes, d’abord modestes, puis plus tard fort juteuses. Beaucoup de paysans, de bergers et de propriétaires finirent par s’y adonner, appâtés par l’argent et la gloire promise aux plus redoutables. Il faut dire que l’offre est alléchante dans une société où la survie est souvent le principal objectif des classes populaires. Le métier de chasseur de loups pouvait être très rentable pour celui qui en acceptait les risques. La règle du jeu est simple : la prime n’est versée au chasseur que s’il apporte la preuve de la destruction de l’animal. Sa simple capture ne permet donc pas le déblocage des fonds.

Pendant des siècles, l’Etat excite le zèle des paysans, déjà contrariés par les attaques imprévisibles du prédateur et les dégâts qu’il occasionne sur les troupeaux. Les pièges, les leurres, les poisons, les battues massives se perfectionnent au fil du temps et peu à peu « le combat » se déséquilibre. Le loup vacille. Il perd du terrain. Vers 1800, on abat encore près de 5200 loups sur l’ensemble du territoire mais ce rythme effréné ne permet plus l’existence de meutes constituées dans de nombreux départements. Et à mesure que les populations diminuent, la chasse se transforme en une activité récréative nourrie par une abondante production littéraire5)Covarsi, Narraciones de un montero, Madrid, 1898.. On traque le loup pas seulement pour l’éliminer mais aussi, (on peut le dire), pour y prendre son pied. C’est un nouveau passe-temps aristocratique qu’on dit passionnant mais éphémère : les chasseurs ne prennent désormais plus que quelques individus isolés et apparaît du même coup une certaine nostalgie prémonitoire. Ils sont bien placés pour le savoir, le loup ne fera bientôt plus de vieux os sur le territoire Français. Au milieu du XIXème siècle, il est en voie d’extinction.

Qu’importe, en 1882, l’Etat décide d’augmenter sensiblement les primes pour éradiquer totalement l’espèce et achever un travail de longue date. Et cette politique de prix incitatifs, réclamée depuis longtemps dans le pays, fait mouche. Elle provoque une émulation sans précédente : « en stimulant les efforts et le zèle des personnes ayant une grande expérience de la chasse aux loups, je ne doute pas qu’on ne puisse arriver, en quelques années, à faire disparaître de notre territoire toute trace de ces fauves » estime le ministre de l’agriculture François de Mahy en 1882. Funeste prédiction qui ne tarde pas à se réaliser. Combinée à la raréfaction du biotope favorable aux loups, ce choix conduit à la disparition du loup en France, au début du XXe siècle.

Nous sommes en 1927, un habitant de Saint-Jacques-des-Blats reçoit une prime pour avoir tué un loup. C’est la dernière accordée en France6)Arch. Dép. Cantal 80 M4. Moriceau, 2013, p.268-269. Et à l’époque, il n’y a personne pour s’en émouvoir ! Le dernier loup est mort ? Voilà un ennemi de l’homme en moins. Et ce ne sont certainement pas les habitants des campagnes et les éleveurs qui diront le contraire : les récits des attaques, devenus légendaires, continuent de se transmettre de génération en génération et la haine du loup demeure tenace.

Personne n’imagine alors que 50 ans plus tard, le loup sera complètement réhabilité. Et pourtant, l’impensable va se produire.

Du prédateur sanguinaire au sauvage légendaire : l’image du loup se renverse

Au cours des années 1970, l’image négative du grand méchant loup se renverse. Alors que de plus en plus de scientifiques mettent en avant son rôle dans l’écosystème, la sensibilisation vis-à-vis de la sauvegarde de l’environnement et du bien-être animal s’enracine.

Le Prince Ivan rencontre un mystérieux loup gris, compagnon de route fidèle, aux pouvoirs extraordinaires...

Le Prince Ivan rencontre un mystérieux loup gris, compagnon de route fidèle, aux pouvoirs extraordinaires…

Dans les contes de fées, le loup passe du prédateur sanguinaire (Le Petit chaperon rouge, Pierre et le loup, Le loup et les sept chevreaux) au sauvage sympathique (Annamaria et les 3 loups, Le Prince Ivan, L’oiseau de feu et le loup gris), et on commence sérieusement à regretter son absence sur le sol français. Il occupe une place si importante dans notre imaginaire qu’on ne conçoit pas qu’il puisse rejoindre les mammouths, les kiwis et les grands pingouins au cimetière des animaux massacrés. À travers une multitude de canaux d’information et de travaux scientifiques, on commence à désavouer les idées reçues depuis longtemps sur l’espèce : agressivité, voracité et dangerosité pour l’homme.

Alors, en pleine conférence des ministres européens de l’Environnement, un matin de 1976, une jeune ministre norvégienne, Gro Harlem Brundtland, se jette à l’eau. Elle propose d’élaborer une convention européenne de vaste portée sur la protection de la nature. L’objectif est de concevoir une stratégie commune pour protéger la faune, la flore et les habitats naturels. Et ce qui aurait pu être perçu comme une véritable hérésie en pleine guerre froide, va prendre forme. Pendant 3 ans, les Etats-membres vont connaître des discussions épiques au cours de son élaboration. Faut-il protéger des prédateurs en voie d’extinction comme le loup et le lynx ? Faut-il consulter la population ? Comment concilier les problèmes spécifiques de chaque pays ? Après 3 ans d’âpres négociations, 34 pays ratifient à la surprise générale ce qu’on appelle désormais la convention de Berne. A partir de cette date, certaines espèces deviennent strictement protégées (celles qui sont actuellement menacées d’extinction), vulnérables (celles qui pourraient l’être) et encadrées (celles qui sont à surveiller pour diverses raisons).

Le credo de Gro Brundtland ? Un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs

Le credo de Gro Brundtland ? Un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs

Oui mais voilà, 40 ans plus tard, les conséquences de ce dispositif, modèle de coopération et de conscience écologique, ne sont pas du goût de tout le monde. Les bergers et les chasseurs, en particulier, pestent contre cette aberration qui les empêche d’éliminer certains nuisibles, et l’un d’entre eux en particulier : le LOUP ! Car oui, depuis les années 90, le loup est de retour dans les montagnes françaises. Ce même loup qui figure sur la liste des espèces protégés de la Convention de Berne et qui dispose à présent d’une certaine immunité contre l’homme.

Mais comment diable est-il revenu ? Les chercheurs pensent que c’est la protection de ses habitats et la réapparition des grands ongulés sauvages qui ont permis une expansion naturelle de l’espèce en provenance de l’Italie d’où il n’a jamais disparu. Quoiqu’il en soit, la donne a changé. Pendant près de 100 ans, les bergers se sont habitués à vivre sans le prédateur et ils vont désormais réapprendre à vivre avec lui. Car quiconque souhaiterait s’attaquait au prédateur s’exposerait à de lourdes sanctions : jusqu’à 7 ans d’emprisonnement et 150 000 € d’amende pour la destruction d’espèces protégées en bande organisée7)Article L415-3 du code de l’environnement.

Mais alors comment et pourquoi le ministre de l’Environnement a-t-il pu autoriser 2 tirs mortels supplémentaires sur les loups ? Vous l’avez deviné, il existe une clause permettant de contourner la règle. Et oui, comme toujours. Dès lors qu’une espèce vulnérable comme le loup constitue un facteur de risques pour des activités humaines, l’Etat peut mettre en place des mesures spécifiques dérogatoires. Ici, l’« activité humaine » menacée par le loup est le pastoralisme, un mode d’élevage extensif fondé sur l’exploitation de la végétation naturelle. Ce sont les grands troupeaux de brebis, de moutons ou de vaches « en liberté » que vous pouvez contempler l’été à la montagne.

Pour éviter que le loup ne « nuise » trop à cette activité, l’Etat adopte 2 stratégies différentes :

  • Il indemnise les animaux d’élevage tués, blessés, stressés ou disparus à cause des loups et finance généreusement tous les moyens de prévention possibles (parcs électrifiés, chiens de protection, parcs de regroupement, sources lumineuses ou sonores, veilleurs, assistance pour la surveillance …) pour un budget de 2,5 millions d’euros par an.
  • Il détruit ou autorise la destruction de loups, soit de façon aléatoire dans les zones où les dommages aux troupeaux sont plus importants (à l’exception des cœurs des parcs nationaux et des réserves naturelles), soit en cas d’attaque manifeste sur le troupeau (ce sont les tirs de défense). Ces destructions sont possibles dans une limite fixée annuellement par le gouvernement. Et nous en revenons à la récente décision du gouvernement : pour la période 2016-2017, le plafond de 38 loups fixé le 5 juillet 2016 a été relevé à 40 le 14 juin dernier. En parallèle, des tirs d’effarouchement, non létaux, restent possibles mais seuls les éleveurs, les groupements pastoraux, les propriétaires d’exploitation agricole, certains chasseurs et les lieutenants de louveterie (qui existent toujours !) sont habilités à tirer sur le loup.

Au total, plusieurs départements sont concernés, notamment ceux du Massif central (Lozère, Aveyron, Cantal, Ardèche), des Alpes et dans une moindre mesure ceux des Vosges et des Pyrénées. Ils seraient environ 360 sur le territoire français, loin des effectifs espagnols (2000) et italiens (600). Mais suffisamment pour susciter la révolte chez les bergers.

Quels sont les véritables problèmes des loups pour l’activité pastorale ?

En 2016, les 42 meutes identifiées sur le territoire ainsi que les loups solitaires auraient tué, blessé ou traumatisé environ 10 000 bêtes, essentiellement des brebis. Et évidemment, ce sont surtout les éleveurs installés dans les 57 zones de présence permanente du loup qui en souffrent le plus. Les brebis ne sont pas les proies préférées des loups, mais il semble qu’elles constituent des proies faciles, surtout la nuit et aux abords des bois. On enregistre d’ailleurs de plus en plus d’attaques en plein jour.

Les éleveurs qui avaient en majorité abandonné le gardiennage n’ont pas le choix : ils sont désormais tenus de modifier fortement, voire même de réinventer leurs pratiques, pour assurer la sécurité des troupeaux. Mais avec la crise que connait leur secteur d’activité, dont la survie dépend surtout des subventions de l’Etat, la pilule a du mal à passer. Cette contrainte supplémentaire s’ajoute à des conditions d’exploitation déjà très précaires et fait déborder le vase.

« Que proposez-vous qui ne soit pas une contrainte supplémentaire pour des gens qui travaillent déjà plus de 270 heures par mois, sans RTT, ni congés payés, ni droit au chômage, le tout sans se plaindre et qui sont reconnus d’intérêt général pour la sauvegarde de la biodiversité ? » s’insurge Pierre Ouragan, un internaute excédé.

Beaucoup d’éleveurs réclament d’abord de la compréhension et de l’empathie à l’égard de leur profession en chute libre. S’ils en sont là aujourd’hui, c’est parce que les citadins préfèrent se nourrir n’importe comment en fermant les yeux sur la qualité des produits et leur empreinte écologique pourvu qu’ils soient bon marché. Et voir ces mêmes citadins clamer la défense du loup pour protéger l’environnement, c’est difficile à entendre. C’est même insupportable, pour tout vous dire.

Sans gardiennage, les risques d'attaque du loup sont démultipliés.

Sans gardiennage, les risques d’attaque du loup sont démultipliés.

Car ce sont eux qui payent les conséquences de ces décisions. D’autant que l’indemnisation des bêtes, qui repose sur un mécanisme administratif fastidieux, ne suffit pas toujours à compenser la perte des revenus. Et l’argent ne résout pas tout : cette dépendance aux subventions ne dévalorise-t-il pas leur travail et leur fonction de production ? A quoi servent-ils finalement ? Ce vide existentiel et ces pertes de revenus amènent même plusieurs éleveurs à mener des activités parallèles en lien avec la montagne, ce qui évidemment ne permet pas de mener à bien le chantier nécessaire à la cohabitation avec le loup. Le cercle est vicieux.

Il faut dire qu’avec l’augmentation croissante des autorisations de prélèvement, un espoir leur est permis : que le loup finisse par être déclassé de la liste des espèces « protégées ». Les signes régulièrement envoyés par le gouvernement rendent crédible cette sortie de crise : pour la période 2011-2012, 6 autorisations de prélèvements avaient été accordées, contre 11 l’année suivante et 40 pour la période en cours. Et puis la France n’est pas une exception : la Suisse a déjà formulé le souhait de déclasser le loup, tout comme la Suède et l’Italie.

Concrètement que veulent les bergers ?

Les bergers se raccrochent donc à cet espoir afin de poursuivre leurs activités « comme avant ». En l’absence du prédateur, beaucoup ont développé un sentiment identitaire d’appropriation à l’égard des grands espaces : un acquis sur lequel il est aujourd’hui difficile de s’asseoir. Il faut dire aussi que le système des indemnisations et l’autorisation croissante des prélèvements ne les incitent pas vraiment à bouleverser leurs pratiques et optimiser la cohabitation.

Et en toile de fond, le combat continue. Un combat au sein duquel les deux camps tentent d’user de tout leur pouvoir d’influence auprès des décideurs. Avec parfois des coups d’éclat.

En théorie, les prélèvements de loups sont interdits dans le parc magnifique de la Vanoise. En théorie.

En théorie, les prélèvements de loups sont interdits dans le parc magnifique de la Vanoise. En théorie.

En septembre 2015, une cinquantaine d’éleveurs séquestrent le directeur et un agent du parc national de la Vanoise (Savoie) pendant 24h. Leur réclamation ? « Les éleveurs demandent l’autorisation de tuer des loups dans le cœur du parc et la mise en place de moyens réels pour prélever cinq loups en Savoie d’ici à la fin de l’année », dixit Jean-Claude Croze, directeur de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles). Dans un tract diffusé lors des jours suivants, les éleveurs réclament également « l’exclusion des loups de toute zone pastorale« . Et contre toute attente, leurs exigences sont satisfaites. Le préfet de la Savoie, Eric Jalon, annonce l’assouplissement des conditions de tirs de loups par les chasseurs dans les parcs et l’autorisation de tuer 6 loups jusqu’à la fin de l’été.

Voilà ce que veulent la majorité des éleveurs : pouvoir tirer sur le loup. Pas forcément jusqu’à son extinction, mais si un tel cas de figure survient, ça ne sera clairement pas une mauvaise nouvelle. Tirer sur le loup, d’accord mais pourquoi faire ? Interrompre une attaque ? Réduire les populations ? Réduire la prédation ?

Tirer pour réguler

La plupart des bergers ont un point commun avec les chasseurs : ils sont persuadés que la régulation des animaux par l’homme est indispensable. Pour eux, si on ne tente pas de réguler le loup, il pullulera au point de réduire les animaux sauvages et le petit-gibier. Et lorsque ce sera le cas, il n’aura d’autre choix que de s’attaquer au bétail.

Cette théorie les amène donc à penser que la destruction de loups est à la fois un acte écologique (défendre les autres animaux sauvages) et citoyen (défendre l’élevage).

Problème, cette théorie de la régulation n’a strictement aucun fondement scientifique.

Les animaux sauvages adaptent leurs populations et se reproduisent principalement en fonction des territoires et des ressources (nourriture) disponibles. Lorsque l’homme ne perturbe pas les écosystèmes (ce qui exclue le cas des espèces invasives), une espèce ne devient donc jamais en surpopulation, dans le sens où ses effectifs seraient au-dessus des capacités d’accueil du milieu. En 2001, des chercheurs de l’Université de Bristol ont pu mesurer l’impact de l’arrêt de la chasse sur les populations de renards. Et contrairement aux prévisions alarmistes des chasseurs, il s’est avéré que les populations de renard (dont on massacre chaque année en France 600 000 individus) n’avaient pas augmenté après l’arrêt de la chasse. D’autres études l’ont confirmé, les espèces et surtout les prédateurs adaptent la proportion de femelles gestantes et le nombre de petits par portées suivant les ressources et territoires disponibles.

Un autre exemple ? Dans le canton de Genève en Suisse, la chasse a été interdite depuis 1974 suite à un référendum. Et depuis, là aussi, les prévisions des associations de chasseurs ne se sont pas produites : les populations de « petit gibier » comptent même parmi les meilleures de Suisse !

En Italie, une autre anecdote corrobore les études scientifiques. Aujourd’hui, près de 1 200 cerfs, chamois et chevreuils peuplent presque toutes les zones boisées et les clairières du parc des Abruzzes, mais il n’en a pas toujours été ainsi. « Ici, le loup n’a jamais disparu, alors que, par exemple, le dernier chamois des Abruzzes a été chassé en 1880 avant d’être réintroduit un siècle plus tard », explique Simone Angelucci. Et malgré la présence du loup, ces gibiers prospèrent. Quant aux sangliers, leur nombre a beaucoup augmenté comme ailleurs en Europe. Ces sangliers, dont l’augmentation des effectifs excède les habitants ruraux en France, constituent justement des proies de choix pour le canidé… Beaucoup d’associations de chasseurs préfèrent affirmer qu’ils sont les seuls capables de les réguler.

On trouve d’autres absurdités de ce type en France. Dans le Haut-Doubs, on élimine les renards massivement et on se plaint de la pullulation des campagnols. Au renard, qui mange pourtant de 6000 à 10 000 rongeurs par an, on préfère la « mort au rat ».

Mais pourquoi le loup s’attaque-t-il au bétail ? Le bol alimentaire du loup diverge beaucoup en fonction du territoire sur lequel il est implanté. C’est un animal opportuniste qui peut manger d’énormes proies comme le cerf ou le chevreuil, mais aussi de petits mammifères comme les lapins et les lièvres. Bien sûr, il a des préférences mais il sait s’adapter à son milieu.

En Pologne, une étude a permis de montrer que le loup ne mangeait pratiquement que des ongulés sauvages (43 % de chevreuil, 23 % de sanglier et 22 % de cerf) entrant donc directement en compétition avec une autre espèce : le chasseur. Dans le massif alpin, le loup se nourrit également d’ongulés sauvages (76 %) mais il ajoute une saveur domestique à son régime : 16 % concerne les moutons, les chèvres et les bovins des troupeaux. Beaucoup de facteurs peuvent l’expliquer : la présence des animaux au pâturage toute l’année, le pâturage nocturne, l’absence de gardiennage, les parcours embroussaillés et boisés, mais aussi la forte vulnérabilité du couple mère-agneau au pâturage8)CERPAM, OIER-SUAMME, ADEM, DDRT(M) 04, 05, 06, 38, 73, IDELE, 2012.– Protection des troupeaux contre la prédation, Ouvrage coll., coord. Garde L., Ed. CERPAM et Cardère.. Autant de facteurs qui n’existaient pas il y a quelques siècles.

La régulation du nombre d’individus nécessaires au bon fonctionnement d’un écosystème procède d’une complexité d’interrelations matérielles et énergétiques ainsi que de stratégies comportementales et démographiques dont aucun homme ne peut actuellement maîtriser les paramètres.

Mais, il y autre chose. En dessous d’un seuil critique qui entraînerait leur extinction, les prélèvements demandés par les bergers ne sont donc pas utiles pour « réguler » les populations de loups. Le sont-ils au moins pour diminuer la prédation sur les troupeaux ? Et bien, pas du tout.

Tirer pour protéger les troupeaux

Dans une meute de loup, la structure sociale est capitale pour sa survie. C’est l’art de vivre ensemble pour le meilleur et pour le pire. Pour empêcher les  membres de la meute de se battre entre eux, il y a un ordre de dominance et chaque membre a son rang, au sein de cet ordre. Lorsqu’un loup de rang supérieur a un désaccord avec un loup de rang inférieur, le loup de rang inférieur s’incline. Le mâle et la femelle de rang supérieur forment le couple alpha. Ce sont eux qui prennent toutes les décisions nécessaires pour assurer le bien-être de la meute à court-terme comme à long-terme : ils organisent les repas, déclarent la chasse ouverte et choisissent les victimes potentielles. Ils sont les seuls habilités à se reproduire, ce qui permet de réguler les populations, d’empêcher de détruire les proies par surconsommation et donc d’entraîner à terme la mort de la meute.

Et lorsque les éleveurs ou les chasseurs tirent aléatoirement sur un loup, ils brisent l’équilibre de cette meute. Une étude9)Adrian Treves, Miha Krofel, Jeannine McManus, Predator control should not be a shot in the dark, Front Ecol Environ 201614(7):380388, doi:10.1002/fee.1312 a montré que l’abattage des grands prédateurs faisait augmenter le nombre d’attaques du bétail dans plus de 70 % des situations. Pourquoi ? « Tuer des loups qui jouent un rôle essentiel dans la structure familiale et dans la recherche de nourriture peut rendre les autres éléments de la meute plus agressifs », avancent les chercheurs. Privés de leur couple alpha, les loups se dispersent et sont livrés à eux-mêmes : en attendant de reformer une meute, ils agissent en solitaire et prennent de moins bonnes décisions.

Une théorie qui corrobore les statistiques de terrains : les destructions de loups ne font qu’augmenter depuis la signature de la Convention de Berne, tout comme la prédation attribuée au loup : 8577 victimes indemnisées en 2014, 8964 en 2015 et 9788 en 2016.

« Il est effrayant de constater à quel point le monde politique ignore les expériences pratiques et les études, préférant se laisser guider par la pression des intérêts particuliers« . Gabor von Bethlenfalvy, spécialiste des grands prédateurs pour WWF

Si c’est la protection des troupeaux qui incite l’Etat à tuer des loups, il faudrait donc s’attacher à démontrer que c’est une solution efficace. En réalité, ce que veulent la plupart des bergers, c’est l’anéantissement du loup en France, « strictement incompatible » avec leurs activités.

Faut-il vraiment sauver le pastoralisme ?

Si l’on concède aux éleveurs que le loup et le pastoralisme sont vraiment incompatibles, alors il faut choisir. Et entre le pastoralisme et le loup, le choix est-il évident ?

Qu’apporte le pastoralisme à la société ? Aux hommes ? A la biodiversité ? Et qu’apporte le loup ?

Son rôle dans la sauvegarde des écosystèmes

Contrairement à ce qu’on pense souvent, la disparition de l’homme à un endroit donné n’entraîne pas forcément une amélioration immédiate de la biodiversité. Au cours des 20 dernières années, le gouvernement australien en a fait l’amère expérience. Après avoir racheté plus de 11 000 hectares de terres agricoles pour arrêter le pâturage des moutons, ils se sont aperçus que les populations de certaines espèces animales et végétales, en particulier des oiseaux, s’effondraient de façon alarmante.

Le pâturage permet le maintien de grandes prairies dites "artificielles" qui hébergent des espèces ayant co-évolué avec lui.

Le pâturage permet le maintien de grandes prairies dites « artificielles » qui hébergent des espèces ayant co-évolué avec lui.

En réalité, ça s’explique parfaitement. A l’échelle de la vie, l’homme est un élément extrêmement récent, mais l’ensemble de ses activités sont suffisamment anciennes pour avoir façonné les milieux et les écosystèmes terrestres. La biodiversité d’aujourd’hui est le résultat d’une co-évolution avec l’homme et ses pratiques : si celui-ci disparaît, les paysages qu’il entretenait vont se transformer et les espèces adaptées à ces paysages se retrouvent logiquement en difficulté.

L’exploitation pastorale de la montagne fait partie de ces activités ancestrales. Son ancienneté est attestée par l’archéologie et les analyses polliniques : les hommes du néolithique occupaient déjà la montagne pour y faire paître des troupeaux10)Florence Mocci, Josep Maria Palet Martinez, Maxence Segard, Stéphan Tzortzis, Kevin Walsh. Peuplement, pastoralisme et modes d’exploitation de la moyenne et haute montagne depuis la Préhistoire dans le Parc National des Ecrins. Florence Verdin et Alain Bouet. Territoires et paysages de l’âge du Fer au Moyen Age. M´elanges offerts `a Philippe Leveau, Presses universitaires de Bordeaux, pp.197-212, 2005, Collection Ausonius. C’est cette activité qui a façonné les grandes prairies verdoyantes de la montagne que l’on connaît aujourd’hui et qui font la joie des randonneurs. Sans elle, la forêt recoloniserait progressivement les espaces de pâturage, exceptés ceux situés au-delà de l’étage alpin, inhospitaliers aux arbres.

« Lorsque les prairies de fauche sont abandonnées, ce sont dans un premier temps les graminées qui poussent assez haut et étouffent les autres plantes, et donc progressivement diminuent le nombre d’espèces végétales. Et puis quand les genêts et les fougères arrivent, on diminue encore la biodiversité végétale et la biomasse microbienne des sols. Une augmentation des terres en friche se traduit donc par une baisse locale de la biodiversité. » Sylvain Plantureux, ingénieur agronome, docteur et professeur à ENSAIA* de Nancy.

C’est la raison pour laquelle le code rural et de la pêche maritime clame l’utilité du pastoralisme dans « la protection des paysages, la gestion et le développement de la biodiversité » et c’est aussi la raison qui explique pourquoi l’Etat s’évertue à défendre et assurer la pérennité du pastoralisme français dans les montagnes.

Sans ces aides de l’Etat, le pastoralisme de montagne aurait peut-être déjà disparu. Aujourd’hui, les moutons de ce type d’élevage ne représentent que 0,8 % des 700 000 moutons élevés en France, et les bovins à peine 0,09 % de l’ensemble des bovins. Une goutte d’eau dans l’élevage français.

Cela n’a pas toujours été le cas. Autrefois, le pastoralisme faisait vivre beaucoup de paysans. Les moutons procuraient à la fois de la laine et du fumier, indispensable aux agriculteurs à une époque où les bons engrais chimiques n’existaient pas. La nuit, on regroupait les troupeaux, plus petits mais plus nombreux, pour mutualiser la surveillance et faire face aux prédateurs sauvages comme le loup et l’ours. Il n’était pas question à l’époque de vendre ses agneaux : la vente de laine et de fumier suffisait pour vivre. Mais à la fin du XIXème siècle, la révolution industrielle allait rompre cet équilibre paisible en rendant accessible la laine des pays émergents. Avec l’effondrement du prix de la laine française, l’exode rural et l’apparition de nouveaux engrais, il faut se rendre à l’évidence : le modèle est devenu caduque. De 1852 à 1955, le nombre de brebis mères passe ainsi de plus de 33 millions à seulement 8 millions.

Pourtant, tous les éleveurs n’abdiquent pas. Certains décident de se spécialiser dans la production de viande11)Coste, P., 1986, La transhumance n’est plus éternelle. In : « Revenons à nos moutons… ». Histoire de la transhumance en Provence. Les Alpes de Lumière, n°95/96, Mane, France, 6-10. en augmentant les effectifs pour combler le départ des collègues. Désormais, ils vendront leurs agneaux pour subsister. Au départ, les bonnes nouvelles pleuvent : les alpages reverdissent12)Réparaz (de) A., 1978.– La vie rurale dans les Préalpes de Haute-Provence, Thèse, Univ. Aix-Marseille 2., la consommation de la viande augmente, les bergers profitent des espaces libérés par les agriculteurs et surtout, le loup semble avoir disparu. Ça, c’est une nouvelle fichtrement bonne ! Fini les chiens de berger, les fatigantes rondes de surveillance et les veillées collectives, les bêtes vont pouvoir paître le jour et la nuit, ce qui augmente la productivité, et les bergers vont pouvoir dormir sur leur deux oreilles.

Hélas, cette situation idyllique ne va pas durer bien longtemps et, rapidement, les bergers vont à nouveau déchanter. A partir des années 80, une nouvelle ouverture des frontières, à la viande cette fois, va provoquer un décrochage progressif des cours de l’agneau pastoral13)Bazin G., 1985.– Quelles perspectives pour les agricultures montagnardes ? Thèse de docteur-ingénieur, INRA, INA-PG.. On lui préfère notamment les agneaux australiens et néo-zélandais, beaucoup moins chers, et peu importe que leur importation constitue une hérésie écologique totale. Le patron c’est le prix. Les baisses des revenus sont alors compensées par les aides publiques de la Politique Agricole Commune (PAC), et bientôt elles représentent même 80 % du revenu des éleveurs pastoraux. Pour justifier ces subventions importantes, on souligne l’utilité du pastoralisme dans la production de paysages et de biodiversité : le produit, lui, est oublié.

Le sauver parce qu’il est ancestral ?

Les pratiques, les produits et le gardiennage ont évolué, mais au fond les savoir-faire se perpétuent encore, dans un fort attachement des acteurs à leur patrimoine culturel. Beaucoup de citadins rêvent d’ailleurs de tout quitter pour tutoyer comme eux les secrets de la nature.

On voudrait le sauvegarder ce pastoralisme parce qu’il s’oppose frontalement au modèle d’élevage, hors-sol et intensif, devenu la norme.
On voudrait aussi le sauvegarder parce qu’il est une gestion ancestrale de nos ressources. Un rescapé de notre vieux rapport à la nature. Au fond, c’est un pan de notre histoire qui est en train de s’effondrer devant nous et il est normal d’essayer de le préserver le plus longtemps possible. A coup de subventions s’il le faut. Un peu comme ces animaux en voie de disparition que l’on place dans des parcs zoologiques pour se persuader qu’ils continuent de faire partie de notre monde.

Mais à bien y réfléchir, certains le trouvent trop emblématique d’un rapport à la nature qui a conduit à la situation d’aujourd’hui. Depuis quelques années, c’est un vent nouveau qui souffle sur les pays occidentaux. On prend conscience de la valeur inestimable de l’environnement naturel, des écosystèmes, des interactions biotiques, de la biodiversité. On est mal à l’aise devant tous ces animaux qui ont été massacrés par nos prédécesseurs et coupables d’en voir d’autres prendre le même chemin. Alors quand le loup s’invite dans le débat du pastoralisme, les interrogations fusent. Faut-il défendre les traditions ou préparer l’idéal ? Peut-on accepter aujourd’hui de « tuer » un animal que l’on sait « sensible » au simple motif qu’il nuit à nos activités ? Est-ce qu’on souhaite continuer cette politique menée depuis des millénaires ? Et si oui, jusqu’où s’arrêter ? Peut-on envisager à l’avenir d’exterminer tous les animaux qui gênent notre développement et notre épanouissement, comme les moustiques, les mouches, les serpents, les requins, les castors et les crocodiles ? A mesure que notre technique s’affine ?

En France, entre 70 et 85 % des Français seraient farouchement opposés à l’éradication des loups. Et si l’on croit les bergers et les éleveurs, qui répètent à l’envie que le loup est fondamentalement incompatible avec le pastoralisme, ces gens ont choisi leur camp. Pour Jean-David Abel, porte-parole de France Nature Environnement (FNE), ils sont trop déconnectés de la réalité du loup pour émettre la bonne opinion : « Il y a une différence entre aimer un animal et vivre avecLe loup c’est quelque chose qui est compliqué, c’est une confrontation. (…) Il ne faut pas nier la difficulté de vivre avec cette espèce-là. »

Jean-David Abel marque un point. Les attaques répétées des loups sur les troupeaux et le tableau violent et traumatisant qui en résulte, ce ne sont pas les répondants au sondage qui en sont les témoins. Ce sont eux, les bergers. Ce sont eux aussi qui vivent dans l’angoisse de recroiser le prédateur, obsédés par les images des carcasses et épuisés par le manque de sommeil. Beaucoup le disent : ils sont à bout, constamment sous tension.

Le proche avenir de l'agneau n'a rien de réjouissant : ce sera les dents du loup ou l'abattoir.

Le proche avenir de l’agneau n’a rien de réjouissant : ce sera les dents du loup ou l’abattoir.

D’ailleurs, si la question du sondage était  « Accepteriez-vous de vivre au contact de plusieurs meutes de loup, avec vos enfants et sans disposer du droit de les éliminer en cas d’incident ? », il y a fort à parier que les résultats soient différents.
Mais certains commencent aussi à s’élever contre ce type d’argument. Les éleveurs ne sont pas heureux dans leur travail ? Et bien qu’ils le quittent. Personne ne les oblige à poursuivre cette activité marginale. Après tout, ce type d’élevage ne nourrit plus grand monde et quand bien même il reviendrait au sommet de sa forme, il serait très loin de pouvoir nourrir les 60 millions de bouches françaises.
Les bergers mettent aussi l’accent sur le désarroi qui les anime lorsqu’ils découvrent leur brebis décimés, avec qui ils nouent, disent-ils, une relation quasi amicale. Mais là encore, l’argument peine à convaincre : leurs revenus ne dépendent-ils pas du nombre d’agneaux qu’ils envoient chaque année à l’abattoir ? N’y a-t-il pas là une sensibilité à deux visages ?

Qu’apporte le loup à la biodiversité ?

Le simple fait de poser la question nous inscrit dans une pensée utilitariste. Le loup doit-il faire ses preuves avant d’être défendu ? Doit-il le mériter ? Et à contrario, doit-on pointer du doigt les espèces qui seraient néfastes selon notre propre grille d’interprétation du monde ? Sait-on et saura-t-on jamais mesurer l’impact d’une espèce sur la planète ?

La Convention de Berne répondait à un constat : la flore et la faune sauvage constituent un patrimoine naturel d’une valeur esthétique, scientifique, culturelle et économique, qu’il importe de préserver et de transmettre aux générations futures. Pas seulement pour son rôle essentiel dans le maintien des équilibres biologiques indispensable à la survie de l’humanité, mais aussi pour son caractère intrinsèque. « La diversité des espèces vivantes est la seule richesse réellement transmissible aux générations futures, c’est-à-dire porteuse des conditions favorables à la vie » disait Gilles-Eric Séralini.

On sait peu de choses sur le loup, mais des études ont montré que sa présence dans les milieux rend ses proies plus vigoureuses et moins vulnérables à leurs prédateurs. Autrement dit, il permet aux cervidés, aux mustélidés, aux bovidés et à toutes les espèces susceptibles de servir d’encas, d’être plus alertes et plus résistants, ce qui leur confère un avantage sélectif pour la survie14)Nicolas Barbier. La cogestion intergouvernementale du Loup Gris au Nord des Rocheuses: l’exemple de l’Etat d’Idaho.. Evidemment, il participe aussi à l’équilibre des populations de gibiers et laisse derrière lui des carcasses qui profitent à d’autres animaux comme les ours, les charognards ou les insectes.

D’autre part, les personnes qui s’opposent aux tirs autorisés sur les loups ne se préoccupent pas seulement de l’espèce en elle-même. Certains s’intéressent aussi à l’individu. La suppression d’êtres doués de sensibilité ne leur parait pas forcément légitime dans le cas du loup comme dans le cas de l’agneau d’ailleurs. Et quitte à revoir entièrement nos modes de production, peut-être faut-il songer à réduire cette part d’exclusion qui a longtemps été notre marque de fabrique.

Concilier les deux approches : une question de volonté ?

L’affaire du loup est loin d’être marginale. Elle cristallise les difficultés à venir que soulève la double exigence de concilier équitablement le maintien des activités humaines (voir leur développement) avec la préservation des espèces et des milieux.

C’est un véritable défi, instrumentalisé comme toujours par des intérêts à court terme. Tous les moyens sont bons pour basculer dans la caricature et faire croire à deux visions incompatibles. Or, le progrès et l’avenir de nos sociétés ne reposent ni sur le court-terme ni sur l’évacuation des difficultés qu’elles rencontrent, mais sur le besoin d’y faire face en trouvant des solutions concertées et surtout durables.

A force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. Edgar Morin

Répéter les mêmes erreurs me met en colère. J’aurais cru que c’était par méconnaissance que le loup a été exterminé mais aujourd’hui, nous en sommes encore là. Je deviens pessimiste sur la capacité de l’homme à comprendre qu’il fait partie d’un tout. Pourquoi ne pas investir cette énergie à détruire dans une façon de co-exister ? Navrant. Loïc  Andard – Le 17/03/2017 

Et les solutions, elles existent.

Les professionnels du monde du vivant, les botanistes, le Conseil National de Protection de la Nature (CNPN), mais aussi certains éleveurs eux-mêmes ne cessent de le rappeler.

La mesure la plus efficace est la combinaison du chien de protection des troupeaux (CPT), de la présence systématique d’un berger (ce qui est aujourd’hui loin d’être le cas) et du rassemblement nocturne dans un enclos15)Moriceau, Jean-Marc. Vivre avec le loup? Trois mille ans de conflit (French Edition) (Emplacements du Kindle 8494-8495). Tallandier.. Cette combinaison est la clé de voûte de la protection du « petit bétail » en Eurasie depuis des millénaires. Elle fait d’ailleurs partie intégrante de l’identité pastorale, même si cela a été oublié : le savoir-faire en matière de chien de protection a disparu en même temps que le loup au siècle dernier et le gardiennage a toujours existé de jour comme de nuit ! Le patou en est d’ailleurs aujourd’hui l’une des preuves vivantes. Les éleveurs ayant perdu le savoir-faire nécessaire à l’élevage des chiens, il pourrait être important de mener des expérimentations dans ce domaine et accompagner systématiquement les éleveurs dans cette voie. Hélas, beaucoup de bergers renoncent à utiliser ces méthodes parce qu’elles incarnent pour eux la soumission au loup.

Du reste, il est vrai que les transformations du pastoralisme et de la société font que cette combinaison reste perfectible. Plus le troupeau est composé d’animaux, plus le groupe s’étiole et plus il faudrait de chiens pour surveiller les différents lots. Or, une telle abondance de chiens ne serait sans doute pas du goût des autres utilisateurs de la montagne comme les randonneurs. Voilà pourquoi il serait bon également de sensibiliser davantage ces utilisateurs aux problématiques rencontrés par les bergers.

Les méthodes ayant pour but de modifier momentanément le comportement du prédateur ont montré également leur efficacité dans plusieurs études. On installe à proximité du troupeau un stimulus inconnu qui va jouer sur le comportement néophobique du loup, c’est-à-dire la peur innée des stimuli inconnus.

Cela peut être un appareil qui émet aléatoirement des sons et des lumières (comme le Cerbère), le fladry (ficelle sur laquelle pendent des rubans rectangulaires régulièrement espacés) ou les tirs d’effarouchements. Mais si le loup y est fréquemment exposé sans conséquence négative, il va logiquement s’y habituer et le stimulus perdra son effet de « nouveauté ». L’idée est donc de déclencher ce stimulus lors d’une attaque et d’y associer une expérience traumatisante comme des tirs de balles en caoutchouc. De cette façon, le loup associera ce stimulus à un danger, dès lors qu’il percevra le signal.

C’est un peu le même principe qui opère lorsque nous évitons les insectes volants de couleur jaune et noir. Cette association rappelle chez la majorité d’entre nous une expérience douloureuse, probablement due à une piqûre de guêpe ou d’abeille, et nous ne voulons pas prendre le risque de réitérer l’expérience. Nous adaptons donc nos comportements à la vue de ce signal, et ce, même si l’insecte est en réalité inoffensif (c’est le mimétisme batésien). En pratique, les expériences ne se soldent pas toutes sur des réussites, mais si la volonté de cohabiter est là, c’est dans la répétition des essais que résideront les solutions.

Certains font également remarquer que l’activité pastorale pourrait être encouragée par l’Etat non pas dans sa logique productiviste actuelle, mais exclusivement dans une logique paysagiste. Elle serait alors le cadre d’expériences « grandeur nature » pour mieux appréhender les défis de demain. Voilà de quoi redonner du sens à un métier aujourd’hui très dévalorisé…

Le court terme : stop ou encore ?

La prise de conscience des désastres provoqués par nos choix, sur le plan humain comme sur le plan environnemental, nous conduit à changer de cap : protéger plutôt que réparer, coexister plutôt que détruire.

Si ce changement de cap ne saurait s’affranchir des autres aspirations sociétales, il doit nécessairement faire évoluer les pratiques axées sur le profit à court terme, peu propices à promouvoir des gestions fondées sur des échanges équilibrés, équitables, durables, respectueux de de la nature et qui en repousse constamment l’exécution.

C’est un sujet évidemment sensible, qui me met dans une situation difficile. J’espère que personne ne doute de mon amour immodéré pour la vie sauvage, et du fait que je me réjouis de ce succès écologique, que le loup réinvestisse notre territoire. Nicolas Hulot

Comme l’a fait remarquer Edgar Morin, « il ne suffit pas de dénoncer. Il faut aussi savoir commencer ! » Autrement dit, redéfinir notre rapport à la nature et s’engager dans une politique de long-terme courageuse. Et c’est un projet qui concerne tout le monde : la contribution économique à la protection de la nature provient des citadins comme des ruraux, et nul ne peut en revendiquer la propriété ou l’exclusivité de sa protection.

Un grand défi pour notre époque, à l’aube d’un choix déterminant entre l’égoïsme destructeur et l’altruisme créateur. Qu’il faudra enfin assumer.

Références

[1] Aristote, Recherche sur les animaux, VIII, 5, 594a.

[2] Arch. dép. Puy-de-Dôme 1 C 1729.

[3] Arch. Haute-Marne 117 M1

[4] Buchez, Méthodes sûres et faciles pour détruire les animaux nuisibles

[5] Covarsi, Narraciones de un montero, Madrid, 1898.

[6] Arch. Dép. Cantal 80 M4. Moriceau, 2013, p.268-269.

[7] Article L415-3 du code de l’environnement.

[8] CERPAM et al., 2012

[9] publiée dans la revue Frontiers in Ecology

[10] Hladik et al., 2002

[11] Florence Mocci, Josep Maria Palet Martinez, Maxence Segard, Stéphan Tzortzis, Kevin Walsh. Peuplement, pastoralisme et modes d’exploitation de la moyenne et haute montagne depuis la Préhistoire dans le Parc National des Ecrins. Florence Verdin et Alain Bouet. Territoires et paysages de l’âge du Fer au Moyen Age. M´elanges offerts `a Philippe Leveau, Presses universitaires de Bordeaux, pp.197-212, 2005, Collection Ausonius.

[12] https://youtu.be/ow9tJM2U-KE

[13] Coste, 1986

[14] Briot, 1905 inde Réparaz, 2000

[15] Bazin, 1985

[16] Nicolas Barbier. La cogestion intergouvernementale du Loup Gris au Nord des Rocheuses: l’exemple de l’Etat d’Idaho. Vivre avec le loup ? Trois mille ans de conflits, Tallandier, pp.437- 448, 2014, 9791021005242.

[17] Gegrin et al 2010, Espuno 2004.

References   [ + ]

A propos du rédacteur

Martin

Journaliste scientifique

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