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Redescendons sur Terre

Vous vous êtes peut être déjà imaginés vivre sur une île déserte loin du stress et des contraintes de nos modes de vie contemporains, passant votre journée à chasser, pêcher  pour au final observer le coucher de soleil en harmonie avec la nature. Bref une vie à la Robinson Crusoé, s’abandonner, se mettre à nu devant les forces de la nature pour en définitive faire corps avec celle-ci. Dans l’ouvrage de Michel Tournier «Vendredi ou les limbes du Pacifique » (1), Robinson échoue sur une île déserte se laissant progressivement tomber dans le désespoir. Pour ne pas virer fou, il tente d’assujettir l’île en y imposant des règles et en s’autoproclamant gouverneur de l’île. Il rencontre par la suite Vendredi, un sauvage à ses yeux, ayant échappé à la colonisation et à la mission civilisatrice des peuples européens envers le reste du monde. Progressivement, il cesse de projeter sur l’île le mode de pensée et d’action occidental auquel il appartient pour apprendre au côté de son nouveau compagnon, la cohésion avec la nature, la contemplation et l’importance des forces environnantes.

L’Homme a-t-il toujours vécu en cohérence avec son environnement comme « Vendredi » ? S’est t-il toujours autoproclamé comme être supérieur aux forces naturelles comme Robinson ? Au final quelle relation l’Humanité entretient-elle avec la Nature ?

A l’heure actuelle il paraît inconcevable pour nombres d’entre nous de sacrifier un animal, de se nourrir de son énergie et d’offrir son sang aux dieux en guise de compensation. Ou de tout simplement se considérer comme égaux aux animaux ou végétaux qui peuplent cette Terre.

Depuis quelques décennies, la question du changement climatique et de la chute de la biodiversité a placé l’être humain en face de ses responsabilités. La nécessité de repenser notre lien avec la Nature semble être une des pistes afin de répondre à cette crise sans précèdent.

Ne serait-il pas intéressant de replacer l’humilité au cœur de nos vies ?

 

Nous ne sommes pas des dieux

 

“L’homme-individu est essentiellement famille, tribu, nation. Tandis que l’humanité, elle, n’a pas encore trouvé autour de soi d’autres Humanités pour se pencher sur elle et lui expliquer où elle va. ”

Pierre Teilhard de Chardin

 

   Essayons de prendre un peu de recul. Pierre Barthélémy, journaliste au Monde nous relate l’histoire de l’Univers condensée en un an, technique de vulgarisation inspirée du travail de Carl Sagan, astrophysicien américain (2). Accrochez vos ceintures, ça donne le vertige ! Le Big Bang donne le coup d’envoi le 1er Janvier à 0 heure, les étoiles apparaissent les 2 et 3 Janvier. Les mois s’écoulent ou plutôt les millions d’années et aux alentours du 2 Septembre, notre Système solaire pointe le bout de son nez et notre Terre aussi. Premières formes de vie monocellulaires le 9 septembre et c’est dans la seconde moitié du mois de décembre que les premiers animaux débarquent (poissons, amphibiens, reptiles etc). Jour de Noël, les dinosaures naissent, suivis des mammifères le 26. Le 30 Décembre, un astéroïde percute notre planète. L’humanité ne daigne se présenter qu’au dernier jour du calendrier, Homo Sapiens “s’invite sur la scène du monde à 23h48”, c’est dans les 10 dernières secondes du calendrier que se joue l’essentiel de l’histoire humaine : “A 23h59mn55s, le christianisme apparaît et l’Empire romain est à son apogée. Une seconde plus tard, il chute et Mahomet naît, vit et meurt. Puis Charlemagne est sacré empereur et les croisades commencent. Il est 23h59mn58s et la guerre de Cent Ans fait rage, Constantinople est prise et Christophe Colomb découvre l’Amérique. Au cours de l’ultime seconde de cette année cosmique, les peuples se révoltent contre leurs rois, deux guerres mondiales ont lieu, l’homme est assez avancé technologiquement pour aller sur la Lune, modifier le climat de sa planète… et retracer l’histoire du cosmos.

Plusieurs millions d’années pour que le vivant s’installe, quelques siècles pour que l’humanité démontre sa capacité de destruction. De quoi faire réfléchir n’est-ce pas ?

 

« C’est la pure vérité que nous sommes cousins des chimpanzés, cousins un peu plus lointains des petits singes, et encore plus lointains des bananes et des navets ».

Richard Dawkins

 

   Il est toujours utile de rappeler que l’Homme est un animal (3) et qu’il n’existe “aucune différence radicale avec d’autres espèces”. Pour “comparer” les humains des autres animaux, Charles Darwin évoquait une différence de degré et non de nature, de quoi interroger notre propension à se croire supérieur à toutes autres formes du vivant.  Les humains ne sont pas non plus une finalité de l’évolution, en ce sens s’il est vrai que le singe descend de l’arbre, l’homme ne descend pas du singe (4). Florent Détroit, paléoanthropologue au Musée de l’Homme précise “depuis un ancêtre commun vieux de plusieurs millions d’années, hommes et singes ont évolué en des lignées différentes”. L’humain est au cœur d’un processus d’évolution et comme d’autres espèces du genre Homo ont vécu par le passé, une autre espèce du genre Homo verra peut-être aussi le jour dans le futur ? Nous ne sommes donc certainement pas un “produit fini”.

 

« Les spécistes sont semblables à ces croyants aveuglés qui ont condamné Copernic et Darwin. Ils refusent d’écouter ce que l’éthologie, la paléoanthropologie, l’astrophysique et la biologie moléculaire nous apprennent de nous-mêmes et du monde vivant qui nous entoure. »

Aymeric Caron

 

   Pour Aymeric Caron , partisan de l’antispécisme, ce refus de considérer les êtres vivants non humains comme des êtres vivants  à part entière et partageant pourtant des similitudes avec l’Homme pourrait constituer une nouvelle blessure narcissique (5).Une humanité aveuglée par son égocentrisme et qui ne perçoit pas la portée de l’agir humain sur son environnement et de surcroît de la mise en danger même de l’espèce humaine.

Freud a classifié trois « blessures narcissiques » infligées à l’humanité :

         La révolution Copernicienne : Passage d’une conception géocentrique de l’univers à une vision héliocentrique. La Terre n’est pas le centre de l’Univers.

         La révolution Darwinienne : Théorie de l’évolution mettant à mal la théorie créationniste. L’Homme n’est pas une création de Dieu mais plutôt un animal parmi les autres, fruit de l’évolution.

         La révolution Freudienne : l’Homme n’est pas totalement « maître chez soi » avec la découverte de l’inconscient.

Découvrir que la sensibilité n’est pas seulement le propre de l’humain pourrait donc constituer une nouvelle blessure narcissique ?

 

Même si le raisonnement d’Aymeric Caron porte en grande partie sur la nécessité de comparer êtres vivants humains et non humains exclusivement selon une différence de degré et non de nature. Il met en avant la possibilité d’élargissement de notre sphère de considération morale incluant les animaux non humains « (…) tous les animaux sont des individus qui éprouvent la souffrance et qui ont un droit intrinsèque à la vie ». C’est ce que porte le courant de l’éthique environnemental : le Biocentrisme. Selon cette approche, tous les êtres vivants doivent être considérés comme des fins en soi, possédant une valeur intrinsèque loin de la vision utilitariste de l’anthropocentrisme. Un appel à la réorganisation des rapports entre les humains et leur environnement.

 

Nous aimons raconter et nous raconter des histoires

 

Le monde a été fait pour l’homme et l’homme a été créé pour le conquérir (6), Dans “Ishmael : L’Homme une fois disparu, y aura-t-il un espoir pour le gorille ?” un professeur gorille et son élève humain s’engage dans une conversation socratique autour du sens de la vie et des codes de notre culture.

Il n’y a rien de fondamentalement mauvais chez les hommes. Donnez leur à jouer une histoire qui les mette en accord avec le monde, ils vivront en accord avec le monde. Mais donnez leur une histoire qui les confronte au monde, comme vous l’avez fait, ils vivront en désaccord avec lui.”

Pour le professeur gorille, notre culture repose sur une histoire, celle de l’être humain créé pour dominer le monde et s’extraire de sa condition animale, seulement, étant fondamentalement imparfait, cette tentative vaine de domination amène l’humanité à sa perte.

 

“Depuis la révolution cognitive, les Sapiens ont donc vécu dans une double réalité. D’un côté, la réalité objective des rivières, des arbres et des lions; de l’autre, la réalité imaginaire des dieux, des nations et des sociétés. Au fil du temps, la réalité imaginaire est devenue toujours plus puissante, au point que de nos jours la survie même des rivières, des arbres et des lions dépend de la grâce des entités imaginaires comme le Dieu Tout-Puissant, les Etats-Unies ou Google”

Yuval Noah Harari

 

  L’auteur Yuval Noah Harari se pose une question : Comment Homo Sapiens est passé du statut d’espèce “insignifiante” à celle d’espèce dominante en l’espace de quelques milliers d’années ? (7) Pour lui, le facteur dominant de notre conquête du monde, c’est la fiction ! Il ajoute que nous sommes l’espèce ayant inventé “le storytelling”. Cette capacité à construire collectivement et massivement des imaginaires nous a permis de communiquer, de transmettre des informations et surtout de collaborer à grande échelle. Là où nos cousins les singes et notamment les chimpanzés peuvent vivre en groupe de maximum 50 individus, Homo Sapiens est capable de vivre à plusieurs milliers voir millions d’individus. C’est ce qui fait en partie notre spécificité, ce qui nous donne des capacités particulières mais ce qui nous confère aussi une responsabilité envers les générations futures mais aussi envers le monde du vivant.

Plus que jamais l’humilité est essentielle !

 

Références

(1) Michel Tournier. Vendredi ou Les limbes du Pacifique. Folio, 1972. ISBN : 2070369595

(5) Aymeric Caron. Antispéciste : Réconcilier l’humain, l’animal, la nature. Don quichotte, 2016. 496p. ISBN : 2359494988

(6) Daniel Quinn. Ishmael : L’Homme une fois disparu, y aura-t-il un espoir pour le gorille ? Éditions Libre, 2018. ISBN : 978-2-9556782-4-4

Yuval Noah Harari. 21 leçons pour le XXIème siècle. Albin Michel, 2018.ISBN : 978-2-226-43603-0

 

A propos du rédacteur

Antoine

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