Entretien avec une ancienne bergère éleveuse de l’Ariège

par Antoine Gransard
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Catherine Brunet est une ancienne bergère-éleveuse en Ariège (Pyrénées) et auteur de « La Bergère et l’Ours ». Désormais à la retraite agricole, Catherine nous livre son point de vue sur la cohabitation entre les ours et les éleveurs ainsi que sur le récent événement d’un ours abattu en Ariège. Aujourd’hui, l’ours est de nouveau présent sur le secteur de la commune où elle réside. Ses deux enfants ont repris la ferme avec des chèvres et brebis, les moyens de protection sont toujours en place sur l’exploitation. L’un de ses fils est berger en estive et garde les brebis sans moyens de protection en raison de l’opposition de certains éleveurs à l’ours. Son autre fils garde les chèvres avec un chevrier et tous les moyens de protection sont mis en place.


Estive avec moyens de protection. Crédit : Catherine Brunet

Cet ours abattu en Ariège, c’est une surprise ou une évidence ?

Ce n’est pas une évidence mais pas une surprise non plus, on a des éleveurs et des chasseurs obtus en Ariège avec une politique politicienne qui entretient un climat tendu donc obligatoirement cela devait arriver. Qui est à la tête de ces opposants ? La FNSEA, la chambre d’agriculture, à l’époque le parti socialiste ariègeois et Augustin Bonrepaux ont pris position contre l’ours. A cette instrumentalisation politique s’ajoute un système d’indemnisation déconnecté de la réalité du terrain, quand on entend aujourd’hui « il y a eu tant de brebis tués par l’ours », c’est faux. Elles ont été indemnisées parce que souvent il y a eu des doutes quant à une possible implication de l’ours, il y a une analyse à faire entre les bêtes réellement tuées par l’ours et celles ou un doute subsiste.

Il y a-t-il un intérêt à faire perdurer ce climat de tension ? 

Je ne comprends pas le fait que ce climat de tension perdure. Il y a, je pense, d’une part de l’anti-écologisme, le respect de la nature ne rentre pas dans les pratiques de certains acteurs. D’autre part, il y a aussi la peur de se remettre en question, coexister avec l’ours, ce sont des contraintes au départ. Pourtant des solutions existent, comme par exemple de diminuer le nombre de bêtes par troupeau, au lieu d’agrandir les exploitations, c’est la possibilité de mettre plus d’exploitations. Il s’agit d’un vrai choix d’agriculture.

La marche blanche pour l’ours interdite par la préfecture de l’Ariège (finalement autorisée) et les propos de la présidente du Conseil départemental de l’Ariège, peut on parler de loi du silence ?

En Ariège, le sujet de l’ours est très politisé. Je me souviens, à l’époque, les RG (actuellement renseignements territoriaux) nous avaient déconseillé de nous rendre à une réunion entre les éleveurs confrontés aux loups par peur que la situation dégénère, pourtant tout s’est bien passé entre éleveurs et bergers. Localement, les personnes qui militent pour une cohabitation ne reçoivent aucun soutien.  

Le débat sur la cohabitation de l’ours et des éleveurs dans les Pyrénées est souvent résumé à un clivage « pro » et « anti-ours », les éleveurs et les bergers sont-ils tous des opposants à l’ours ?

Non, c’est évident que non. Nous avions créé une association pour la cohabitation pastorale, nous étions une trentaine d’actifs et nous avons subi des pressions, nous poussant à changer le nom de l’association. Beaucoup de personnes souhaitent s’exprimer mais c’est aussi le risque de perdre son travail, se faire insulter, d’avoir son véhicule détérioré. Il faudrait calculer le nombre de troupeaux qui montent en estive, le nombre d’éleveurs qui s’expriment contre l’ours et ensuite de voir le prorata. A mon avis c’est très peu. Il y a des éleveurs qui ont des chiens de protection sur leur exploitation mais qui ne montent pas leur Patou en estive suite à des intimidations.


Réduire la taille des troupeaux, c’est aussi une meilleure protection et une occasion de créer des emplois ?

Oui, je le constate actuellement sur l’estive où mon fils est berger. C’est une estive réputée difficile, l’idéal est de faire deux troupeaux. Seulement, avec le groupement pastoral (regroupement de plusieurs éleveurs) de 1600 bêtes sur une estive difficile, les bergers ne peuvent pas garder et protéger correctement le troupeau. Quand j’étais sur l’exploitation le groupement Pastoral de l’époque avait  décidé de scinder le troupeau en deux afin de mieux le protéger, c’est une volonté.

Contrairement à l’argument de l’ours comme une menace pour les bergers et les éleveurs, l’ours n’est-il pas un moyen de redévelopper de l’emploi dans les vallées ?

Cohabiter avec l’ours, cela demande de la présence humaine, il faut des plus petits troupeaux donc développer plus d’installation. Il faut clôturer et garder avec des chiens de protection.  Au-delà de la présence de l’ours, le gardiennage permet aussi de mieux protéger les troupeaux et de réduire les pertes dues aux chiens divagants, aux intempéries, aux maladies et au non gardiennage mais on le mentionne très rarement.

Et à l’avenir ?

J’espère que d’ici plusieurs années, il n’y aura plus de problèmes. Beaucoup de bergers et d’éleveurs ne peuvent pas s’exprimer et cela m’agace, j’ai quitté le milieu donc je m’exprime aussi un peu moins mais je suis confiante. Pour la récompense de Sea Sheperd qui vise à retrouver la personne qui a tué l’ours, par principe je ne suis pas favorable à ce type de récompense mais malheureusement il faut peut-être en arriver là pour délier les langues. Quand j’ai subi des intimidations, des insultes, voitures dégradées, j’ai porté plainte plusieurs fois  mais personne n’a été condamné.


Pour aller plus loin :

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Elisabeth Dakak 5 juillet 2020 - 3 h 47 min

J’aime cet article qui m’apprend qu’il y a des femmes bergères. J’ai habité dans les les Basses-Pyrénées et je savais que des hommes etaient des bergers. Je conserve cet article que je dois lire et relire afin de saisir la situation de l’our et des brebis. Je ne suis plus en mais je garde un souvenir inoubliable de la région des Pyrénées. J’ai habité au village de Sare.

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