L’économie circulaire : réconcilions le fond et la forme

par Clément Ganche
0 commentaire
Land Art décirvant trois cercles

Comme toute théorie économique ou managériale à la mode, il faut qu’elles soient rondes ou circulaires. Aujourd’hui, dans les manuels de management et de gestion, on est passé d’un paradigme géométrique rectiligne et carré à des formes suaves et douces au regard. Des formes qui fassent que lorsqu’on les voit : on est satisfait. Tout va comme sur des roulettes, quoi. On agrémente tout ça de quelques mots savants et de quelques acronymes et… Hop ! On a une théorie prête à être présentée sur notre plus beau PowerPoint et on est prêts à changer le monde.

Aujourd’hui, on va découvrir ensemble ce qu’est le concept d’économie circulaire.

L’économie circulaire : quoi que c’est donc que cette chose-là ?

L’économie circulaire c’est très simple. C’est une théorie de production qui vise à accorder le système de production avec le concept de développement durable. L’idée, c’est de passer d’un modèle de production horizontal, c’est-à-dire d’un modèle qui produit puis détruit, à un modèle dit « circulaire », c’est-à-dire un modèle qui au lieu de détruire, re-cycle.

Tout l’objet de cette théorie réside dans « l’éco-conception ». C’est-à-dire que maintenant, lorsque l’on crée un produit, on prend en compte sa fin de vie (qui du coup n’est plus une fin mais un nouveau début, c’est beau, c’est circulaire). On conçoit le produit dans le but de pouvoir réutiliser ce qui le compose et de pouvoir le désassembler aisément pour séparer les matières et composants à réutiliser. On peut ainsi donner une autre vie au produit ou aux composants, en les intégrant dans un autre produit.

Alors en quoi c’est éco-friendly-greenerisbetter ?Et bien Jamy, grâce à ce modèle, on réduit les déchets, on réduit le besoin d’extraction des composants et des matières, on réduit les rejets de CO2 inhérents aux longs transports de notre économie mondialisée, etc.

Super, on a sauvé le monde !

Alors on s’entend bien. L’idée est noble, même intéressante. Mais attachons-nous maintenant à la réalité. Comme dirait notre Jupiter national « l’idéologie n’existe plus, il n’y a plus que du pragmatisme ». Alors soyons pragmatiques, et rendons la primeur de l’utopie aux utopistes pour continuer d’en construire une réaliste. C’est-à-dire de changer le fond plutôt que la forme. Parce que le capitalisme vert, je sais pas vous, mais moi je suis plutôt sceptique.

L’économie circulaire, pour exister, a besoin d’un truc qu’on appelle la « reverse logistic ». Pour le commun des mortels on pourrait appeler ça « le retour du produit essoufflé » (ça fait mieux en anglais sur le PowerPoint). Alors déjà, rien que là… Ça nécessiterait que toutes les entreprises productrices mettent en place un circuit de retour (ou alors un réseau de retour, de démantèlement, etc. enfin je vous fais pas de tableau le chantier est colossal). Pas impossible, néanmoins.

Ensuite, pour garder l’intérêt de la baisse du CO2 sur les transports, ça voudrait dire qu’il faut que tout ça soit local (parce que oui on a pas fait math sup, math spé mais on est pas cons, deux trajets Chine – France c’est 100% de CO2 en plus pour un produit). Sachant que l’immense majorité des grandes multinationales productrices ont l’immense majorité de leurs sous-traitants en Asie, et que ces organisations représentent l’immense majorité de la pollution… On comprend assez vite qu’on a un petit problème de concentration géographique. Parce qu’étonnement, ces organisations sont pas spécialement séduites à l’idée de créer des réseaux de retours et des usines de démantèlement locales dans des endroits où les salariés sont payés dignement (voire tout simplement dans des endroits où les salariés ont le statut de salarié). Pour que ces organisations soient enclines à faire ça, qu’est-ce qu’il faut ? Qu’elles aient à y gagner.

Vous l’aurez compris, les intérêts économiques à court-terme vont à l’encontre des intérêts économiques des pollu… pardon, des multinationales qui produisent nos précieux biens. Sachant que la santé économique à court-terme est primordiale dans un système économique capitaliste (chiffre d’affaires, profits, résultats et croissance). On comprend assez vite pourquoi ce concept d’économie circulaire dans l’état actuel des choses est une utopie. La seule solution serait de faire converger intérêts capitalistiques et écologie. Comme ça on continue de foncer tout droit sans trop se poser de questions sur notre modèle économique (et en l’occurrence avec une probabilité de se foirer assez immense). La forme, vous dis-je, il n’y a que ça qui compte.

T’es bien beau avec ton fond, mais de quoi tu parles ?

On a parlé du problème des rejets de CO2 liés au transport. Mais pas de la diminution des matières premières extraites et de la diminution des déchets (Si on occulte le fait que recycler crée des déchets qui n’existaient pas avant. Tout de suite l’économie circulaire c’est plus compliqué que dans un meeting de Ségolène Royal, n’est-ce pas ?). Je vous propose de parler de ça en se posant la question suivante : est-ce que la question rhétorique « peut-on avoir une croissance infinie dans un monde fini ? » est toujours valable avec ce modèle puisqu’on tente de supprimer la notion de finitude ?

Les matières, quand elles subissent démantèlement et traitement en vue d’un recyclage, subissent des dégradations. Pour recycler à l’infini, il faudrait donc des moyens technologiques et techniques permettant de (tout) recycler sans dégrader. Cela afin de garder le niveau de qualité d’antan de la matière extraite pour l’utiliser à nouveau. Si on trouve ces moyens, alors cette phrase rhétorique n’aura plus de raison d’exister. Enfin non, désolé. Parce qu’il faut aussi prendre en compte la démographie, je suis bête. Il faudra quoi qu’il arrive, plus de matières à faire entrer dans le système d’économie circulaire, ou moins d’humains pour garder le niveau constant. En d’autres termes, on ne fait que déplacer la notion de finitude sans pour autant y réfléchir réellement. Pourquoi ? Parce qu’on ne pose pas la question fondamentale : celle de la consommation.

C’est tout le danger de ce concept, qui fait des ravages chez les écolos-bobo et politiques de gauche en déficit d’image et en mal de mandat. Cette solution n’est qu’un pansement pour un système délirant. Car imaginons que notre belle question rhétorique n’ait plus de raison d’être et qu’on puisse consommer à l’infini dans un monde fini… Quel sera notre monde ? Un monde dans lequel la déraison sera légitimée et glorifiée, dans lequel on aurait prouvé scientifiquement que l’unique raison de vivre d’un humain est la consommation, que la consommation est bonne par essence et n’est nuisible en rien, un monde rempli de Black Friday écologiques, merveilleux.

Ce concept occulte simplement les causes mêmes d’un système à bout de souffle qui se meurt de l’intérieur, pourri par des clivages et des inégalités qui n’ont jamais été aussi grandes, par un modèle salarial qui n’a que pour finalité sa propre annihilation par le rien, dans lequel l’infini consumérisme aura pour seul corolaire l’infinie désuétude de nos êtres. Voilà donc à quoi pourrait aboutir l’économie circulaire prise telle quelle : un modèle pérenne de consommation déraisonnée mais dans un esprit de « développement durable ».

Plus que jamais, rien n’est plus lié à l’écologie que la lutte sociale.

0 commentaire
0

Écrivez un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Continuez avec nous...

Monsieur Renard | Magazine pour les Amoureux de la Nature