Les poissons ressentent-ils la douleur ?

par Martin Lacroix
3 commentaires

Être insensible à la douleur… Nombreux sont ceux qui paieraient chers pour acquérir cette faculté de super-héros. Pourtant, si la sélection naturelle nous a dotés de cette fonctionnalité si désagréable, c’est tout sauf un hasard. Les personnes qui souffrent d’algoataraxie en savent quelque chose : dépourvues de leur sensibilité à la douleur pour des raisons génétiques, leur vie est un cauchemar. Et pour cause ! L’impression déplaisante que connait toute personne qui expérimente la douleur est indispensable à l’homme. Elle survient lorsque des événements endommagent les tissus du corps humain comme lorsqu’on touche un plat trop chaud ou lorsqu’on se coince un doigt dans l’entrebâillement d’une porte. Dans les deux cas, des récepteurs cutanés détectent les stimulis dangereux, transfèrent l’information au cerveau et déclenchent des réactions-réflexes. On appelle cette fonction défensive, la nociception. Sans elle, nous ne pourrions pas avoir conscience des expériences dangereuses pour notre organisme. Nous nous exposerions de façon répétée à des événements nocifs entraînant blessures et lésions récurrentes. La sensibilité à la douleur nous permet donc d’apprendre de l’événement douloureux et de changer de comportement pour éviter que l’événement se reproduise. On prendra ainsi un gant de cuisine pour récupérer un plat au four après avoir vécu l’expérience douloureuse de la brûlure.

Ce phénomène est de mieux en mieux compris chez l’homme, mais qu’en est-il des animaux et plus particulièrement des poissons ?

Les scientifiques divisés au sujet de la douleur du poisson

monsieur-poisson

La recherche se heurte à un véritable casse-tête : comment prouver que les animaux expérimentent des sentiments de souffrance sans pouvoir les consulter ? Figurez-vous que l’on se posait déjà la même question il y a quelques années au sujet… des bébés. Jusqu’à la fin des années 90, les pleurs des nouveaux-nés étaient considérés comme de simples réflexes et non comme la manifestation d’une expérience désagréable. Autrement dit, pour une majorité de médecins et de chercheurs, les bébés ne souffraient pas, ou du moins, ne souffraient pas suffisamment pour avoir besoin d’anesthésie… Ce rappel « historique » ahurissant fait écho aujourd’hui à de nombreuses erreurs ou approximations attestées pourtant comme des certitudes inébranlables par leurs défenseurs. Ainsi, de nombreux chercheurs affirmaient au siècle dernier que seuls les primates et les hommes étaient capables d’expérimenter la douleur, car ils étaient les seuls à posséder un néocortex humain (ou similaire chez les primates). Aujourd’hui, ces certitudes se sont envolées : nous sommes absolument certains que tous les mammifères sont capables de ressentir la douleur. Malheureusement, les leçons du passé ne sont pas apprises par tout le monde. Plutôt que d’accepter la faiblesse de nos connaissances, en toute humilité, certains chercheurs arrosent le débat de leur arrogance et campent coûte-que-coûte sur des positions bien friables…

Dans cette histoire, vous l’avez compris, la communauté scientifique est divisée. Il y a ceux qui ne savent pas, il y a ceux qui pensent que les poissons “pourraient” ressentir une forme de douleur, et il y a ceux qui sont persuadés que ce n’est pas possible. Pourtant, c’est indéniable, l’examen approfondi des connaissances liées au sujet devrait inciter à la prudence, tant celles-ci sont disparates. Mais un autre facteur entre en jeu : la médiatisation. Les 3 positions ci-contre vont vous aider à comprendre en quoi ce facteur est si important.

Professeur 1 qui ne sait pas si les douleurs ressentent la douleurProfesseur 2 qui ne sait pas si les douleurs ressentent la douleur
Professeur 3 qui ne sait pas si les douleurs ressentent la douleur

À la lumière des connaissances dont on dispose, on pourrait dire que les trois avis sont “acceptables”. Aucun des chercheurs qui les partagent ne se mouillent vraiment, mais aucun n’écarte totalement la thèse adverse. C’est louable, raisonnable, mais ça ne convient pas du tout à l’époque qui est la nôtre, qui a besoin de certitudes, de phrases-chocs. Clairement, avec des positions pareilles, ces 3 chercheurs n’ont aucune chance de faire la une des journaux. Ce que les médias et les lecteurs recherchent, c’est un point de vue fort et autoritaire ayant le pouvoir de diviser l’opinion et de faire parler. Et cela, le professeur Brian Key, spécialiste du développement cognitif à l’Université du Queensland, l’a sans doute bien compris. Le chercheur nie farouchement la capacité des poissons à ressentir la douleur et figure parmi les rares scientifiques à adopter ce point de vue. Pourtant, il fait partie des plus médiatisés….Professeur qui croit savoir que les poissons ne ressentent pas la douleur

Si ses capacités et ses connaissances ne sont évidemment pas mises en doute,  il faut noter que la médiatisation de la parole scientifique connait de nombreuses dérives et brouille le débat public. Pour un auteur avide d’être publié et cité dans les médias, la tentation est parfois grande – consciemment ou inconsciemment – d’emprunter des raccourcis. Voire carrément de passer à travers champs. Au risque de piétiner les plants cultivés avec soin par d’autres scientifiques plus mesurés… Les données existantes en lien avec la nociception des poissons sont très minces, mais pour le professeur Brian Key, elles suffisent pour affirmer que les poissons sont dénués de sensibilité à la douleur. Rejoindra-t-il la longue liste des hommes de sciences qui, par manque d’esprit critique, ont soutenu, corps et âme, un certain nombre de contre-vérités aberrantes ?

Comment tous ces scientifiques, en supposant qu’ils ne servent aucun intérêt particulier, en arrivent à des conclusions aussi différentes ? La réponse est toute simple : la douleur ne se mesure pas (encore), elle se vit. À l’heure actuelle, il n’existe pas de « marqueur » fiable de la douleur et l’on ne connaît pas de technique palliant cette absence. Ne reste donc que notre interprétation pour évaluer si telle espèce expérimente la douleur ou non. Bien entendu, les chercheurs ont tout de même tenté d’objectiver un certain nombre d’éléments pour réduire au maximum cette part de subjectivité. Je vous propose de les découvrir.

Image démontrant l'incohérence médiatique au sujet de la recherche scientifique

Les 2 meilleurs résultats de Google sont contradictoires lorsqu’on tape “Douleur poissons”

Souffrance chez le poisson : les critères utilisés pour juger

La première chose à faire, et ce n’est pas la plus facile, est de définir concrètement ce qu’est la douleur. La communauté scientifique adhère généralement à la définition de l’Association internationale pour l’étude de la douleur :

« La douleur est une sensation désagréable et une expérience émotionnelle en réponse à une atteinte tissulaire réelle ou potentielle ou décrite en ces termes ».

Cette définition nous parait très claire, mais, puisque l’animal ne peut pas « raconter » son « expérience émotionnelle », elle a dû être complétée 1)Sneddon, L. U., Elwood, R. W., Adamo, S. and and Leach, M. C. (2014). Defining and assessing animal pain. Anim. Behav. 97, 201-212. doi:10.1016/j.anbehav.2014.09.007.

« La douleur est une expérience sensorielle, aversive, déclenchée par une atteinte réelle ou potentielle, qui provoque des réactions motrices et végétatives protectrices, conduit à l’apprentissage d’un comportement d’évitement et peut modifier le comportement spécifique de l’espèce, y compris le comportement social ».

C’est à partir de cette définition que les chercheurs ont identifié deux éléments indispensables à repérer chez l’animal pour statuer si oui ou non, il est capable de ressentir la douleur.

Des réactions de protection après une attaque.

Montrer que l’organisme réagit à une attaque nocive est la première condition lorsque l’on souhaite prouver qu’un animal peut ressentir la douleur. Celui-ci doit, en particulier :

  • Disposer de “récepteurs à la douleur” (les nocicepteurs) qui détectent les agressions ainsi qu’un système nerveux permettant de traiter l’information.
  • Provoquer des réponses à ce stimulus agressif, qui différent de celles consécutives à un stimulus inoffensif (comme une caresse).

Avant de poursuivre, il est indispensable de détailler le fonctionnement de la nociception et de la sensorialité d’un organisme. Comme vous avez pu le remarquer, la peau est capable de détecter de nombreux signaux, qu’ils soient nocifs ou non. Quand on effleure une partie de la peau avec une plume, des récepteurs détectent le stimulus et déclenchent un certain nombre d’influx nerveux. Ces derniers vont se propager de manière très rapide vers les colonnes dorsales de la moelle épinière, puis vers le thalamus et le cortex somesthésique du cerveau, déclenchant ainsi la sensation bien connue de chatouillement.

En ce qui concerne la douleur, c’est un peu différent. Chez l’être humain, des récepteurs particuliers, les nocicepteurs, transmettent un message qui circule beaucoup plus lentement : il musarde dans la moelle épinière puis se dirige vers le cerveau, par les voies spino-thalamiques et spino-réticulo-thalamiques. Plusieurs cortex sont alors atteints, même si le cortex somesthésique semble être la destination principale. Cette activation donne lieu à toute une série de réactions et de contrôles dont les messages repartent vers la moelle épinière : augmentation du rythme cardiaque, augmentation de la pression artérielle, vasoconstriction périphérique (pâleur)… Ces réactions inextricablement liées à la douleur ne sont pas volontaires : elles ne prouvent en rien que la personne “ressent” la douleur. Elles sont mesurées chez un individu décérébré, c’est-à-dire dont le tronc cérébral est déconnecté des centres supérieurs, et qui a priori ne peut rien ressentir. En d’autres termes, ce ne sont que des réflexes visant à augmenter la survie face au danger. Comme lorsque nous retirons automatiquement notre main d’une plaque brûlante, avant même d’avoir mal. Leur présence ne signifie pas que l’individu est capable de ressentir la douleur, mais ils sont indispensables pour rendre le phénomène possible.

Des nocicepteurs chez le poisson ?

Avant 2002, la douleur chez le poissons suscitait le scepticisme le plus complet dans la mesure où aucun nocicepteur n’avait été véritablement identifié 2)Rose, J. D. (2002). The neurobehavioral nature of fishes and the question of awareness and pain. Rev. Fish. Sci. 10, 1-38. doi:10.1080/20026491051668. Comment ressentir la douleur s’il n’existe pas de récepteurs permettant de détecter les stimulus nocifs ? On a fini cependant par en découvrir chez un poisson osseux, la truite arc-en-ciel, au moyen d’approches électrophysiologiques et neuroanatomiques 3)Pastor, J., Soria, B. and and Belmonte, C. (1996). Properties of the nociceptive neurons of the leech segmental ganglion. J. Neurophysiol. 75, 2268-2279-4)Sneddon, L. U. (2003a). Trigeminal somatosensory innervation of the head of a teleost fish with particular reference to nociception. Brain Res. 972, 44-52. doi:10.1016/S0006-8993(03)02483-1. Et pas de doute possible, ces nocicepteurs sont capables de détecter des stimulus mécaniques, thermiques et chimiques, comme chez les mammifères 5)Ashley, P. J., Sneddon, L. U. and and McCrohan, C. R. (2007). Nociception in fish: stimulus-response properties of receptors on the head of trout Oncorhynchus mykiss. Brain Res. 1166, 47-54. doi:10.1016/j.brainres.2007.07.011. Néanmoins, une différence majeure apparaît. Chez les mammifères, environ 50 % des nocicepteurs sont innervés par des fibres nerveuses de type C, tandis que ce taux chute à 5 % chez les poissons 6)Roques, J. A. C., Abbink, W., Geurds, F., van de Vis, H. and and Flik, G. (2010). Tailfin clipping, a painful procedure: studies on Nile tilapia and common carp. Physiol. Behav. 101, 533-540. doi:10.1016/j.physbeh.2010.08.001. La quasi-totalité des nocicepteurs retrouvés chez le poisson sont innervés par des fibres myélinisées de type A-delta, assez faiblement présentes chez l’Homme. Pourquoi est-ce important ?

nocicepteurs2

Chez les mammifères, les fibres C, moins myélinisées, contribuent selon plusieurs chercheurs à des douleurs sourdes et lancinantes, tandis que les fibres A-Delta sont des conducteurs plus rapides et correspondraient à des douleurs vives, de première nécessité. Cette répartition différente des fibres a convaincu certains chercheurs que les poissons ressentaient beaucoup moins la douleur, voire pas du tout 7)Rose, J. D., Arlinghaus, R., Cooke, S. J., Diggles, B. K., Sawynok, W., Stevens, E. D. and and Wynne, C. D. L. (2014). Can fish really feel pain? Fish Fisheries 15, 97-133. doi:10.1111/faf.12010. Pour d’autres, elle peut tout aussi bien montrer que le système nociceptif du poisson est plus rapide que celui de l’Homme. Selon cette théorie, le poisson aurait davantage tendance à éprouver de vives douleurs plutôt que des douleurs lancinantes pouvant durer des heures…

Il faudra certainement attendre encore quelques années pour être fixé. Quoiqu’il en soit, les poissons possèdent bel et bien des récepteurs sensoriels capables de détecter les stimulus nocifs et de déclencher l’envoi de l’information au cerveau. La moitié du chemin a été parcouru et pour l’instant, sans véritable embûche.

L’apprentissage d’un comportement d’évitement et la modification du comportement social

C’est une chose de détecter le danger, c’en est une autre de ressentir la douleur. Pour la mettre en évidence, il faut prouver deux choses supplémentaires :

  • Les nocicepteurs doivent induire des réponses comportementales, qui ne sont pas de simples réflexes, qui sont valables à long-terme et qui incluent des comportements de protection et d’évitement.
  • Ces réactions doivent pouvoir être réduites par des “réducteurs de douleurs” comme les analgésiques.

Les poissons disposent bien de récepteurs capables d’alerter le cerveau en cas d’attaques nocives, mais que devient cette information ? Aboutit-elle à des réponses comportementales ? Ces réponses différent-elles des réflexes ? C’est ici que les points de vue divergent. Voici une liste de faits observés au cours d’expériences ayant porté sur les poissons.

  • De multiples aires du cerveau sont actives durant la stimulation nocive 8)Reilly, S. C., Quinn, J. P., Cossins, A. R. and and Sneddon, L. U. (2008a). Novel candidate genes identified in the brain during nociception in common carp (Cyprinus carpio) and rainbow trout (Oncorhynchus mykiss). Neurosci. Lett. 437, 135-138. doi:10.1016/j.neulet.2008.03.075. L’activité n’est pas limitée aux centres des réflexes du cerveau postérieur et de la moelle épinière  : des réponses élaborées surviennent dans tout le cerveau.
  • Lorsque le poisson subit un traitement nocif, on enregistre une augmentation du cortisol, l’hormone du stress.
  • Le poisson apprend très vite à éviter les chocs électriques 9)Yoshida, M. and and Hirano, R. (2010). Effects of local anesthesia of the cerebellum on classical fear conditioning in goldfish. Behav. Brain Funct. 6, 20. doi:10.1186/1744-9081-6-20. Lorsqu’on centralise les décharges dans un bassin, le poisson finit par ne plus s’y rendre. Au delà de 3 jours 10)Dunlop, R., Millsopp, S. and and Laming, P. (2006). Avoidance learning in goldfish (Carassius auratus) and trout (Oncorhynchus mykiss) and implications for pain perception. Appl. Anim. Behav. Sci. 97, 255-271. doi:10.1016/j.applanim.2005.06.018, le poisson affamé prend néanmoins le risque d’entrer dans la zone dangereuse pour obtenir de la nourriture 11)Millsopp, S. and and Laming, P. (2008). Trade-offs between feeding and shock avoidance in goldfish (Carassius auratus). Appl. Anim. Behav. Sci. 113, 247-254. doi:10.1016/j.applanim.2007.11.004.
  • Des antidouleurs de type analgésique, bien que peu adaptés aux poissons, modifient les changements de comportements aperçus chez le poisson sous stimulation nocive 12)Mettam, J. J., Oulton, L. J., McCrohan, C. R. and and Sneddon, L. U. (2011). The efficacy of three types of analgesic drugs in reducing pain in the rainbow trout, Oncorhynchus mykiss. Appl. Anim. Behav. Sci. 133, 265-274. doi:10.1016/j.applanim.2011.06.009.
  • Après un traitement nocif, le poisson nage moins qu’avant (ce qui pourrait insinuer qu’il a toujours mal, alors même que la stimulation est terminée) 13)Correia, A. D., Cunha, S. R., Scholze, M. and and Stevens, E. D. (2011). A novel behavioral fish model of nociception for testing analgesics. Pharmaceuticals 4, 665-680. doi:10.3390/ph4040665.
  • Lorsqu’on procède à une injection douloureuse dans les lèvres d’un poisson affamé, il va éviter de manger pendant plus de 3 heures 14)Sneddon, L. U. (2003b). The evidence for pain in fish: the use of morphine as an analgesic. Appl. Anim. Behav. Sci. 83, 153-162. doi:10.1016/S0168-1591(03)00113-8
    .
  • Les changements comportementaux liés aux stimulus nocifs durent de 3 heures à quelques jours : il ne s’agit donc pas de réflexes instantanés 15)Bjørge, M. H., Nordgreen, J., Janczak, A. M., Poppe, T., Ranheim, B. and and Horsberg, T. E. (2011). Behavioural changes following intraperitoneal vaccination in Atlantic salmon (Salmo salar). Appl. Anim. Behav. Sci. 133, 127-135. doi:10.1016/j.applanim.2011.04.018.
  • Dans les heures suivant un traitement nocif, on propose à un poisson Zebrafish deux bassins reliés par un couloir, l’un est sans intérêt, l’autre enrichie en plantes diverses et en gravier. Sans surprise, le poisson préfère le bassin aménagé, mais il change d’avis lorsqu’on dissous un analgésique dans la pièce sans intérêt. Autrement dit, il semble préférer soulager sa douleur que bénéficier d’un cadre confortable 16)Higgins, A., Yuan, S., Wang, Y. and and Burrell, B. D. (2013). Differential modulation of nociceptive versus non-nociceptive synapses by endocannabinoids. Mol. Pain 9, 26..
  • Les comportements de couverture et de fuite semblent réduits après que le poisson ait été soumis à un traitement nocif. Comme si la douleur passait au-dessus de tout 17)Ashley, P. J., Ringrose, S., Edwards, K. L., Wallington, E., McCrohan, C. R. and and Sneddon, L. U. (2009). Effect of noxious stimulation upon antipredator responses and dominance status in rainbow trout. Anim. Behav. 77, 403-410. doi:10.1016/j.anbehav.2008.10.015
    .

Pour la majorité des spécialistes, ces observations (et toutes celles que je ne vous ai pas citées, et qui sont résumées dans le tableau ci-dessous) laissent penser que les poissons ressentent bien la douleur. Les éléments constitutifs de la définition précédemment citée semblent tout à fait valables chez le poisson, mais cela ne suffit toujours pas. Qu’est-ce qui nous prouve que la douleur ressentie par les poissons est un phénomène aussi désagréable que celui que nous connaissons ? Nos pratiques à l’égard des poissons génèrent-elles vraiment de la souffrance ? Probable, mais nos connaissances des mécanismes de la conscience restent encore bien trop minces pour se faire une idée de ce qu’ils peuvent ressentir lorsqu’ils sont attaqués, harponnés, enfermés ou bouillis…

Critères permettant d'évaluer la douleur chez l'animal et recherche scientifique.

Critères permettant d’évaluer la douleur chez l’animal et recherche scientifique.


La valeur affective de la douleur : une spécificité humaine ?

Certaines expériences scientifiques ont mis en évidence une autre composante de la douleur : son retentissement émotionnel. Pour mieux comprendre cet aspect de la douleur, attardons-nous quelques instants sur certaines pratiques médicales de l’après-guerre. À cette époque, heureusement révolue, on traitait les douleurs tenaces d’ordre psychiatrique par une lobotomie frontale. Cette pratique aperçue dans le film devenu mythique, Vol au-dessus d’un nid de coucou, consiste à détruire massivement l’ensemble des fibres reliant un lobe cérébral (la plupart du temps, le lobe frontal) au reste du cerveau. On espérait avec cette méthode pouvoir modifier la personnalité, la spontanéité, la libido, le comportement mais aussi, pour des raisons encore incomprises, la capacité à ressentir la douleur. Aujourd’hui, on sait que les personnes qui subissaient ce type d’opération perdaient une partie de leurs capacités émotionnelles.

Mac Murphy tentant d'échapper à la lobotomie dans Vol au dessus d'un nid de coucou

Mac Murphy tentant d’échapper à la lobotomie dans Vol au dessus d’un nid de coucou

Au cours d’une expérience menée par le professeur Jean-Claude Willer du CHU Pitié-Salpêtrière, on a comparé la « résistance » à la douleur de patients normaux et de patients lobotomisés, chacun d’entre eux étant soumis à des stimulations électriques d’intensité croissante. Le résultat est éloquent. Chez les personnes “normales”, le seuil de la douleur est d’environ 10 Ma ; au-delà l’expérience devient vite intolérable. Chez les personnes lobotomisées, en revanche, le seuil est bien plus élevé. Quand on leur demande d’expliquer leur ressenti, ces derniers racontent qu’ils ressentent bien quelque chose qu’ils identifient à de la douleur, mais que cela n’est pas un gros problème. Que se passe-t-il ? En perdant la dimension affective de la douleur, et en ne gardant donc que la dimension sensorielle, le patient semble moins gêné par celle-ci. Quel rapport avec les animaux ? Eh bien, cette situation pourrait être proche de celle des animaux, dont le cortex préfrontal est moins développé. « Pourrait » seulement, car cette hypothèse n’est avancée qu’au travers de références anthropomorphiques : il n’est pas improbable que les animaux aient développé d’autres structures inconnues permettant de ressentir la douleur.


Le poisson peut-il avoir une “machinerie de la douleur” qui lui est propre ?

A ce stade de l’exposé, il y a probablement quelque chose qui vous chagrine. Pourquoi diable le professeur Brian Key martèle-t-il que le poisson ne peut pas ressentir la douleur 18)Brian Key, Why fish do not feel pain, Animal Sentience 2016.3: Brian Key on Fish Pain ? Comment peut-il ne pas être convaincu par les preuves qui s’amoncellent ? À vrai dire, le professeur Brian Key n’a que faire des observations qui ont été synthétisées dans le tableau précédent. Pour lui, elles n’ont aucune importance dans la mesure où le poisson n’a pas de conscience. Il en est formel : chez le poisson, on ne trouve pas la trace des circuits neuronaux responsables de la conscience chez l’homme (lesquels sont pourtant très mal compris). Or, c’est très embêtant, parce que sans conscience, il n’y a pas de douleur possible… À partir de là, toutes les observations menées conduisent selon lui à une interprétation anthropomorphique sans valeur.

Ne pas retrouver les éléments humains caractéristiques de la conscience chez le poisson peut-il suffire pour affirmer que ce dernier ne peut expérimenter la douleur ? Cela parait très réducteur. Comment imaginer, en effet, que les animaux vivant dans différents environnements aient pu développer les mêmes machineries de détection et de conscience de la nocivité ? L’histoire de la vie impose des pressions très variés sur les animaux. Les poissons, par exemple, peuvent maintenir une certaine flottabilité dans l’eau et le risque de collision due à la gravité est donc rare comparé à un vertébré terrestre 19)Sneddon, L. U. Evolution of nociception in vertebrates: comparative analysis of lower vertebrates. Brain Res. Rev (2004). 46, 123-130. doi:10.1016/j.brainresrev.2004.07.007. Sur ce plan, la capacité d’un poisson à ressentir la douleur n’est donc pas un grand avantage sélectif par rapport à celle d’un mammifère terrestre. La sensibilité aux produits chimiques toxiques apparaît également moins importante dans la mesure où celles-ci peuvent se diluer très rapidement dans l’eau. De la même manière, les brusques changements de température de l’océan sont rares par rapport aux élévations de température de l’air : cette donnée environnementale a favorisé les espèces terrestres à développer des systèmes nociceptifs de détection de la température. Ainsi, lorsqu’un mammifère s’approche trop près d’un feu, il ressent une douleur qui l’incite logiquement à fuir et qui lui apprend à éviter ces phénomènes. Mais qu’en est-il des poissons qui n’ont que très rarement l’occasion d’être confronté à ce type de températures extrêmes ?

L’évolution, l’écologie et l’environnement ont façonné des systèmes de douleur chez les animaux aquatiques différents de ceux des animaux terrestres 20)Rutherford, K. M. D. (2002). Assessing pain in animals. Anim. Welf. 11, 31-53.. « Différent » ne signifie pas « moins perfectionné ». Des études portant sur le cerveau des oiseaux ont ringardisé les vieux dogmes de l’évolution linéaire qui laissaient croire que plus un animal était grand et évolué, plus son cortex cérébral était sophistiqué. On a longtemps cru que le cerveau des oiseaux était relativement simple en structure et qu’il était supposé induire des comportements primitifs. L’expérimentation moderne démontre que ce même cerveau s’est développé à partir du cerveau d’un ancêtre commun aux oiseaux et aux reptiles, et qu’il s’est perfectionné selon une trajectoire qui lui est propre 21)Jarvis, E. D., Güntürkün, O., Bruce, L., Csillag, A., Karten, H., Kuenzel, W., Medina, L., Paxinos, G., Perkel, D. J., Shimizu, T. et al. (2005). Avian brains and a new understanding of vertebrate brain evolution. Nat. Rev. Neurosci. 6, 151-159. doi:10.1038/nrn1606. Ainsi, la région palliale est organisée différemment de celle des mammifères mais elles ont des fonctions similaires et une connectivité comparable. L’évolution a donc mis en place deux structures différentes dont le rôle est analogue. Par conséquent, il semble tout à fait envisageable que les poissons et les mammifères aient des structures cérébrales qui diffèrent anatomiquement mais qui, in fine, exercent des fonctions similaires. Beaucoup de chercheurs le croient. Pas le professeur Brian Key, qui ne croit que ce qu’il voit et qui fustige les “mécanismes mystérieux” évoqués par ses confrères et qui nous échappent encore… Comme souvent, la charge de la preuve revient à ceux qui observent et non pas à ceux qui revendiquent leurs convictions, ce qu’on appelle une “immunité épistémique” selon l’expression du philosophe Jean-Marie Schaeffer.

Les poissons existent-ils vraiment ?

Depuis le début de cet article, nous parlons des poissons comme d’un groupe homogène. En réalité, il s’agit d’un groupe vernaculaire très hétérogène qui concerne plusieurs taxons distincts. Au sein de ce groupe, il existe probablement des espèces qui ressentent davantage la douleur que d’autres. Les requins et les raies par exemple, sont des poissons qui ont pu perdre leur capacité à ressentir la douleur 22)Kajiura, S. M., Sebastian, A. P. and and Tricas, T. C. (2000). Dermal bite wounds as indicators of reproductive seasonality and behaviour in the Atlantic stingray, Dasyatis sabina. Environ. Biol. Fish. 58, 23-31. doi:10.1023/A:1007667108362. Au moins en partie. Les assauts des mâles lors de la reproduction s’accompagnent toujours de morsures entraînant chez la femelle de nombreuses cicatrices. Si les femelles avaient une sensibilité à la douleur très développée, celles-ci éviteraient probablement l’accouplement, de peur d’avoir mal, ce qui présenterait un risque de déclin pour ces espèces. La perte de perception de la douleur chez ces poissons serait donc un avantage sélectif sexuel supérieur à l’avantage que présente la sensibilité à la douleur pour la survie.

Pour bien comprendre cette notion, je vous propose d’abord l’exemple du paon qui est très parlant. Comme vous le savez, la paon mâle possède une queue extravagante aux couleurs chatoyantes qu’il exhibe lors de la parade nuptiale. Vous convenez qu’un pareil attirail puisse être un handicap pour le paon vis à vis de ses prédateurs : elle le ralentit considérablement et le rend très visible. Il ne fait aucun doute qu’un individu doté d’une si longue queue a plus de chances d’être attrapé par un prédateur qu’un paon qui aurait une queue courte et terne. Comment donc expliquer cette bizarrerie qui semble échapper à la sélection naturelle de Darwin ? En fait, on oublie souvent que la sélection naturelle inclut aussi la sélection sexuelle. Un paon à longue queue colorée a plus de chances d’être mangé, mais il a aussi plus de chances de séduire une paon femelle qui n’a d’yeux que pour les plumages les plus chatoyants. C’est l’équilibre entre le risque de prédation et la sélection sexuelle qui va garantir ou pas la survie de l’espèce.

Pour le requin, c’est exactement la même chose. Le requin qui ne ressent que faiblement la douleur a plus de chances de mourir d’une infection ou d’un accident, parce qu’il n’aura pas réussi à éviter les sources nocives pour son organisme. En revanche, il ne craindra pas les morsures du mâle lors de l’accouplement et aura donc de meilleures chances d’assurer une descendance. Au final, la survie de l’espèce est mieux assurée avec une perte partielle de la douleur. Il ne faut donc pas se demander si les poissons peuvent ressentir la douleur, mais quels espèces le pourraient, au cas par cas.

La jurisprudence des douleurs du nouveau-né

Comme vous le savez maintenant, la capacité à ressentir la douleur chez le nourrisson n’a été reconnue officiellement qu’à partir de 1987. Avant cela, on estimait, avec un aplomb incroyable, que le système nerveux n’était pas assez mature et qu’il était donc inutile d’envisager une anesthésie pour une opération 23)Lippman, N., Nelson, R.J., Emmanouilides, G.C., Diskin, J. & Thibault, D.W. (1976). Ligation of patent ductus arteriosus in preterm infants. British journal of anaesthesia, 48(4), 365-369..

Et savez-vous ce qui a incité les chercheurs de l’époque à parler d’immaturité du système nerveux ? En bas âge, la totalité des fibres nerveuses seraient dépourvues de gaines de myéline. Nous avons déjà parlé de cet accélérateur de l’influx nerveux quand nous avons évoqué les fibres myélinisées A-delta, typiques du poisson. Voilà qui parait assez formidable ! Chez l’enfant, l’absence de myéline a suffi à décréter qu’il ne pouvait ressentir la douleur. Chez le poisson, son abondance amène à la même conclusion !

On sait à présent que non seulement le nourrisson peut ressentir la douleur, mais qu’en plus, cette sensation est exacerbée : l’immaturité du système nerveux ne diminue pas la capacité à ressentir la douleur mais la capacité à atténuer ce ressenti ! Autrement dit, les bébés souffrent certainement plus que les adultes ! Il apparaît d’ailleurs qu’un mauvais traitement peut entraîner des séquelles neurologiques ainsi qu’une hypersensibilité à la douleur 24)Fournier-Charrière, E., Lécuyer, N. & Toffolon, C. (1995). Les méthodes non pharmacologiques. In J.P. Dommergues & E. Fournier-Charrière (Eds.), Douleur et urgences chez l’enfant (pp 54-58). Paris: Arnette Blackwell. 25) Pearce, S.A., Isherwood, S., Hrouda, D., Richardson, P.H., Erskine, A. & Skinner, J. (1990). Memory and pain: tests of mood congruity and state dependent learning in experimentally induced and clinical pain. Pain, 43, 187-193. 26)Anand, K.S.J. (Jeudi 10 mai 2001). Douleur, plasticité et naissance prématurée: une assurance pour souffrir de façon chronique ? Conférence présentée lors de la journée éducative interdisciplinaire sur la douleur, Montréal, Canada.

Pour terminer cet exposé, je vous invite à présent à lire ces quelques citations qui rappellent à quel point il faut être prudent au sujet de phénomènes encore méconnus.

Docteur Dupin en 1938.

« Il y a des différences sensibles entre l’organisme du nourrisson et de l’enfant et celui de l’adulte au point de vue de la résistance à l’anesthésie. Le système nerveux est bien imparfait dans les premières années de la vie. Le nouveau-né a sans aucun doute une certaine sensibilité générale, bien difficile à préciser d’ailleurs. La douleur ressentie au début doit être très faible, si bien que pendant la première semaine de la vie, on peut opérer sans anesthésie, sans provoquer de douleurs violentes. »

Alexandre de Saint Germain en 1884.

« Il est à peu près impossible de s’en rapporter aux enfants au sujet de la douleur perçue dans tel ou tel appareil. J’ai vu des escarres d’une profondeur effrayante chez des enfants qui, interrogés tous les matins, me répondaient imperturbablement qu’ils n’éprouvaient aucune douleur. »

Annie Gauvain-Piquard, La douleur de l’enfant, 1992.

« Le bébé est encore opéré dans des conditions qui seraient totalement exclues chez l’animal de laboratoire, de ce point de vue mieux protégé par les réglementations que le nouveau-né humain. »

Daniel Alagille, patron de pédiatrie, 1992.

« Les bébés ne souffrent pas. Lorsqu’ils crient, c’est de colère, de faim, de soif, ou bien encore pour rien. De toute façon, c’est bon pour eux, comme leur premier cri à la naissance, cela défrise leurs alvéoles et améliore la capacité respiratoire. »

Daniel Annequin, anesthésiste pédiatrique et psychiatre français.

« Chez l’enfant on revient de loin, pendant des années on a voulu ignorer que l’enfant ressentait de la douleur […] On disait que les fibre C n’étaient pas myélinisées, mais elle ne sont jamais myélinisées, on avait comme ça tout une série d’argumentaire pseudo-scientifique. »

L’essentiel

L’histoire récente montre que la prudence à l’égard des phénomènes encore mal compris doit prédominer. Mais accepter que les poissons puissent ressentir la douleur, c’est davantage considérer la manière avec lesquelles ils sont traitées, ce qui n’est pas du goût de ceux qui profitent de leur exploitation.

References   [ + ]

3 commentaires
0

3 commentaires

Radd 20 juin 2016 - 19 h 44 min

Le document, redige a la lumiere de la litterature scientifique et des debats entre membres de la commission, se veut prudent et reconnait d’emblee «l’absence de certitude absolue quant a leur sensibilite». Il encourage toutefois pecheurs, eleveurs et chercheurs a «utiliser les poissons avec attention et respect», ces animaux aquatiques devant «faire l’objet d’un respect moral independant de leur utilite pour l’etre humain».

Répondre
M 18 juillet 2017 - 15 h 58 min

Article de très bon niveau, bonne continuation 🙂

Répondre
VETIL 29 juillet 2018 - 3 h 42 min

Article très intéressant. Nous devons respecter toutes sortes d’espèces animales (comprenant également les espèces aquatiques, quelque soit l’espèce). Nous mangeons beaucoup de poissons afin de nous nourrir mais faisons en sorte de les tuer de la meilleure manière possible, c’est à dire avec rapidité et le moins de souffrance, car la douleur existe bien à tout être vivant.

Répondre

Écrivez un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Continuez avec nous...

Monsieur Renard | Magazine pour les Amoureux de la Nature