L’ours et l’homme dans les Pyrénées : Frères ennemis ?

par Antoine Gransard
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Ours Brun

L’ours agite notre imaginaire : compagnon des enfants, objet de culte et de fascination dans certaines communautés, “le frère sauvage de l’homme” déchaîne les passions dans certaines régions des Pyrénées où sa présence anime conflits, spéculations et élucubrations. En France, les grands prédateurs repeuplent petit à petit leurs anciens territoires après y avoir été chassés il y a plusieurs décennies. Le retour de l’ours, du loup et du lynx questionnent notre relation au sauvage.

J’ai toujours été plus ou moins fasciné par l’ours, sa morphologie impressionnante qui dégage une image de puissance, son regard curieux, sa réputation de gourmand et une envie irrésistible de le câliner.   C’est pourtant avec une certaine méconnaissance de la présence de l’ours dans les Pyrénées que j’ai rejoint l’association FERUS l’été dernier dans le cadre du programme “Parole d’ours”. Un programme d’information et de sensibilisation à la présence de l’ours dans le massif pyrénéens.

Éloignés de la connaissance des milieux naturels par nos modes de vie contemporains, abreuvés d’une conception fantasmée du sauvage à travers des documentaires animaliers, nous oublions que notre pays abrite aussi des grands prédateurs. Une population d’ours qui s’élève à 40 individus en 2018 sur l’ensemble des Pyrénées selon l’ONCFS (Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage), il s’agit ici de l’Effectif Minimal Détecté (EMD). Peu au fait de la présence de l’ours et de son acceptabilité sociale, je décide de parcourir les moteurs de recherche. Je découvre alors, avec une certaine surprise, une quantité de titres de presse sensationnels : Un randonneur poursuivi par une ourse en Ariège : «J’ai cru que c’était la fin»” ; “Ces ours des Pyrénées qui nous fascinent autant qu’ils nous inquiètent” ; “Pyrénées : l’ours Goiat sème l’effroi en raison de ses nombreuses prédations, son retrait du massif est évoqué” ; “Pyrénées : l’ours, le loup et le désespoir des élus de montagne.” Réalité ou mauvais thriller audiovisuel digne des plus grands nanars ?

Septembre 2017, une dizaine d’individus cagoulés et armés appellent à la réouverture de la chasse à l’ours en Ariège (rappelons que l’ours est, en France, une espèce protégée par un décret interministériel du 17 avril 1981, par la Convention de Berne et la Directive Habitats de 1992 au niveau européen, la France porte donc une responsabilité dans la conservation, la gestion et la restauration de ses populations d’ours).

Septembre 2017 (Crédit : France 2)

Intimement convaincu que ces titres ne couvrent qu’une partie de la réalité, je pars trois semaines dans les Pyrénées en tant que bénévole de “Parole d’ours” (association FERUS). Le but du programme ? Parcourir chaque jour les marchés du massif, les villes, villages et commerces afin de recueillir l’opinion des habitants, des touristes sur la présence de l’ours et sa relation avec la population.  L’idée est simple, déclencher la discussion et le débat le plus librement possible afin de surmonter le clivage pro-ours / anti-ours, clivage clairement trompeur pour appréhender au mieux la situation.

Habité par un sentiment de curiosité, je souhaitais dès le départ adopter une posture ouverte. J’ai donc lu des articles de presse, des ouvrages et articles scientifiques, des tribunes d’organisations politiques ou syndicales locales et surtout écouter attentivement les avis de la population Pyrénéenne. Rapidement, j’ai pu acquérir une vision relativement claire du “débat” sur la présence de l’ours et le moins que l’on puisse dire c’est que le faux-argument : “tu n’es pas d’ici, tu ne peux pas comprendre” ne tient littéralement pas debout. En effet, certains, pour argumenter, ne cherchent pas à contredire les éléments avancés par l’interlocuteur. Mais tentent plutôt de décrédibiliser le sujet, lui même en prétextant que le fait de vivre ailleurs que dans les Pyrénées ne donne pas le droit à une opinion…

J’ai très vite découvert que le débat autour de la présence de l’ours et de ses “impacts” ou “prétendus impacts” ne relevait pas d’une argumentation / contre-argumentation scientifique.

Quand on parle de “géopolitique”, on pense tout de suite aux enjeux internationaux, à l’Irak, au Moyen-Orient, au pétrole… Pourtant, cette géographie spécifique qui consiste à étudier les antagonismes mettant en jeu des rivalités de groupes différents au sujet de territoires s’applique très bien à des échelles locales, notamment à des questions d’environnement, par essence conflictuelles. Le dossier ours des Pyrénées en est un bel exemple”.

Farid Benhammou

L’ours, ce bouc-émissaire

Il est important de noter dès maintenant, que contrairement à ce que l’on pourrait penser à la lecture des articles de presse et aux discours de certains politiques locaux, une grande majorité des personnes dans les Pyrénées est favorable à l’ours. En effet, selon un sondage IFOP réalisée en 2018 en France, 84 % des sondés se disent favorables au maintien d’une population d’ours dans les Pyrénées, “73 % des habitants des Pyrénées Occidentales sont favorables à des lâchers de femelles en Béarn (76 % dans les Pyrénées-Atlantiques, 66 % dans les Hautes-Pyrénées”. Un sondage réalisé quelques mois avant les lâchers de deux nouvelles femelles, Sorita et Claverina dans le Béarn en octobre 2018, depuis de l’eau a coulé sous les ponts…Un climat d’hystérie entretenu par une minorité a repris le dessus, difficile donc de voir clair dans le brouillard ambiant… Toutefois, sur le terrain, nous avons pu constater lors de nos discussions avec la population qu’une grande partie des personnes est favorable ou ne porte pas de jugement particulier sur la présence de l’ours. Un discours qui semble inaudible face aux anti-ours résolument décidés à gangréner le débat public.

Précisons aussi que tous les éleveurs ou bergers ne sont pas opposés à l’ours, bien au contraire, à de nombreuses occasions j’ai pu échanger avec certains d’entre eux, attachés à l’identité montagnarde des Pyrénées, ils déclarent que l’ours a toute sa place dans ce massif. Ainsi, le sujet ici, n’est pas de polariser le débat entre les anti-ours et les pros-ours comme à l’accoutumée mais plutôt de prôner une cohabitation. Un objectif mis à mal par une minorité déterminée à n’entendre aucun argument.

“L’ours est une menace pour nos montagnes” : vraiment ?

L’ours est intégré au milieu montagnard Pyrénéen d’un point de vue naturel mais aussi culturel. Nous reviendrons sur la présence de l’ours dans la culture pyrénéenne dans la dernière partie de cet article. 

A l’origine, l’ours est présent dans la quasi-totalité de l’Europe depuis près de 250 000 ans et en France sur l’ensemble du territoire. Au fil des siècles, la population ursine décline en raison de battues, de la chasse et de la destruction de son habitat naturel. Dans les Pyrénées, historiquement, il n’y a pas eu de projet d’extermination de l’ours comme pour le loup, ce qui n’empêche pas la population d’atteindre le nombre famélique de cinq ou six individus en 1995. Menacés d’extinction, un renforcement de la population est alors inévitable. Un renforcement qui intervient seulement en 1996-1997 avec le lâcher de trois ours slovènes (Ziva, Melba et Pyros), plusieurs individus les rejoindront par la suite.

Depuis, un florilège d’arguments en faveur du retrait de l’ours fleurit. L’ours est accusé d’être une menace pour le maintien d’une activité pastorale et pour le développement du tourisme. Il est aussi accusé d’être un danger pour les humains, les ours slovènes seraient plus familiers des humains que ceux de la “souche pyrénéenne, ce qui les rendraient de fait plus dangereux

  • “Les ours d’origine slovène sont plus “carnivores, ils n’ont qu’à rester chez eux”

Tout d’abord même si l’ours brun est classé dans l’ordre des carnivores, il est omnivore, végétarien pour 60 à 80% de son alimentation. De plus, les ours d’origine slovène sont de la même espèce et de la même “lignée génétique” que ceux de souche pyrénéenne. De caractère “opportuniste”, il n’hésite pas à s’attaquer aux troupeaux dépourvus de moyen de protection.

Quant à sa supposée dangerosité pour l’homme, c’est aussi faux. Ces dernières décennies aucune blessure liée à l’ours n’est à déplorer, la plupart du temps, l’ours, fuit lorsqu’il sent une présence humaine, toutefois le risque zéro n’existe pas, certaines femelles peuvent procéder à des charges d’intimidation si elles sont accompagnées de leurs petits. “En revanche, depuis neuf ans, une quinzaine de randonneurs ont été blessés, certains gravement, et un tué par des bovins sur les estives dans le massif…1)Riondé Emmanuel, “Coexister avec «lou Mossou», Médiapart, 2019, URL : https://www.mediapart.fr/journal/france/280819/coexister-avec-lou-mossou?onglet=full selon Patrick Leyrissoux (Administrateur à FERUS).

Un récent travail de recherche exploratoire2) Ruppert Vimal (UMR GEODE ; CNRS Toulouse) et Aline Rohrbacher (double diplôme Biologie – Ecologie ; INSA – ENSAT), Anne-Lise Pivot (M2 Géographie ; Université Grenoble Alpes) et Lluis Ferrer (doctorant en anthropologie ; Université McGill), 2019, “Ours et pastoralisme dans les Pyrénées: Vers une géographie des relations humain/nature”, Projet POP / Pastoralisme et Ours dans les Pyrénées, 2019, URL : https://www.dynafor.fr/single-post/2019/12/04/Ours-et-pastoralisme-dans-les-Pyr%C3%A9n%C3%A9es-Vers-une-g%C3%A9ographie-des-relations-humainnature mené au cours de l’année 2019 sur l’estive d’Ourdouas en Ariège par plusieurs scientifiques, a permis de conclure qu’en présence du troupeau, il n’y a pas de prédation systématique de la part de l’ours3)Dynafor, “Séminaire Dynafor (Les retours du jeudi) : invité Ruppert Vimal (UMR Geode, Toulouse)”, 4 décembre 2019, https://www.youtube.com/watch?v=c_oDfc8O82k&feature=youtu.be. Lorsque le tryptique de protection berger – chiens de protection et regroupement nocturne en clotûre fut mis en place, aucune prédation n’a été constatée.  La plupart des prédations ont eu lieu dans la zone haute de l’estive, sans présence du berger et sans regroupement nocturne du troupeau. Le triptyque de protection n’est pas une solution parfaite puisque selon les estives, des contraintes entrent en ligne de compte, comme les conditions météorologiques, paysagères ou encore le comportement de certains éléments du troupeau qui peuvent s’éloigner de leurs congénères. Toutefois, ces trois mesures de protection combinées sont la solution la plus adaptée à une cohabitation.

  • La cohabitation est impossible

Durant la période de transhumance, l’ours est accusé de tous les maux. Concernant la mortalité en estive, les causes sont multiples : maladies, chutes, foudre, randonneurs, chiens errants, c’est pourtant les prédations d’ours qui sont le plus souvent pointées du doigt même si elles ne représentent que 3 à 5% de l’ensemble des pertes en estive. Attention, il ne s’agit pas ici de minimiser l’impact de ces prédations mais il est intéressant de mettre en perspective le nombre de prédations avec le reste des pertes et de leurs causes. Le rapport du Réseau Ours Brun 2018 mentionne “Ainsi en 2018, on retrouve un nombre moyen d’animaux tués et/ou blessés par attaque proche de la moyenne observée depuis 1996, soit 1,64(…)” – “(…)Pour la période 2006-2016, sur l’ensemble de la chaîne pyrénéenne (France, Espagne et Andorre), le nombre d’attaques sur cheptel domestique est stable”.

C’est à partir de 2017 que l’on peut constater une augmentation du nombre d’attaques sur l’ensemble des Pyrénées, et en 2018 un “accroissement brutal est principalement observé en Ariège et dans le Val d’Aran et reste, à ce jour, difficilement explicable” selon le réseau Ours Brun. Peut-on pointer notamment le refus de protéger les troupeaux de la part de certains éleveurs ? Un refus qu’ils expliquent par le fait que mettre en place des mesures de protection, c’est accepter, insidieusement la présence de l’ours…

La protection des troupeaux et l’explosion des indemnisations

Les savoirs-faire et les mesures de gardiennage ont disparu  progressivement avec le déclin de la population d’ours. A l’ouest du massif, en Béarn, la production ovine est davantage orientée vers le lait, “la traite a longtemps induit la présence de bergers durant la période d’estive”. A L’est, dans les départements des Hautes-Pyrénées, Haute-Garonne et Ariège, la production est orientée pour la viande , “la diminution du nombre de prédateurs a peu à peu conduit à l’abandon du gardiennage.” 4) Farid Benhammou and Marie Coquet, « La restauration de l’ours brun (Ursus arctos) dans les Pyrénées françaises : entre politique environnementale et crise-mutation du monde agricole », Norois, 208 | 2008, 75-90. . Pour certains éleveurs, il est donc inconcevable d’accepter des mesures de protection,il est même possible d’entendre que si “l’ours a quasiment disparu, c’est pour une raison”. Pourtant, “La question de l’argent est récurrente dans le dossier ours, dont la présence dans le massif génère une microéconomie assez disparate” 5)Riondé Emmanuel, “Ours et pastoralisme, vingt ans de tensions”, Médiapart, 2019, URL : https://www.mediapart.fr/journal/france/280819/ours-et-pastoralisme-vingt-ans-de-tensions?onglet=full : des financements  français et européens pour des bergers, des cabanes, des moyens de protection, en plus des indemnisations des “bêtes prédatées”. 

Petit hic, au niveau européen, les indemnisations sont conditionnées aux mesures de protection mises en place mais des dérogations existent en France. Les éleveurs peuvent donc toucher des indemnisations sans même avoir mis en place les mesures de protection nécessaires. Pour Sabine Matraire 6)Matraire Sabine, ” La seule solution pour la cohabitation, c’est la protection des troupeaux “, La Gazette des grands prédateurs, décembre 2019, n°74l’État n’impose pas la protection des troupeaux et facilite les indemnisations” , des procédures d’indemnisations qui ont explosées. Le nouveau dispositif d’indemnisation, (arrêté ministériel du 09/07/2019) prévoit “d’indemniser toute bête morte pour laquelle on ne peut écarter la responsabilité de l’ours” selon la coordination d’associations CAP Ours. L’ours est donc désormais systématiquement présumé coupable au mépris de la réalité biologique de son comportement, une manière pour l’État français d’acheter la paix sociale avec la frange extrême des bergers-éleveurs.  

 Un pastoralisme en crise

Pointer l’ours comme responsable d’un pastoralisme en crise est une manière de ne pas aborder les problèmes en profondeur. La société change et le monde pastoral aussi, tiraillé entre des injonctions contraires et une situation économique tendue, le pastoralisme est en recherche d’une identité perdue.  “Le sort du berger révèle les contradictions de notre rapport à la nature. La plupart d’entre nous semblons de plus en plus attentifs aux bons produits, aux beaux paysages ouverts, donc entretenus, aux chemins de randonnée. Mais la société reste indifférente aux conditions de vie de ceux qui permettent tout cela. Beaucoup s’enthousiasment du retour des grands et fascinants prédateurs, se mobilisent pour la défense de l’ours ou du loup, mais ignorent le berger, généralement seul et en première ligne pour assumer les conséquences de ce retour.” 7)Didier Michel, “Les bergers, prolétaires de l’élevage”, Le Monde diplomatique, août 2015, page 10, URL : https://www.monde-diplomatique.fr/2015/08/DIDIER/53513 .
Actuellement, le statut social du berger-éleveur tranche avec celui dont ils jouissaient auparavant :au XVIe siècle par exemple, explique le psychosociologue et anthropologue Patrick Schmoll, « le berger est celui qui connaît les animaux, sait les nourrir, repérer et prévenir leurs maladies, les soigner. Sa compétence est reconnue par les communautés qui le logent et le rémunèrent, à l’instar de l’instituteur au XIXe siècle ». Un métier et des compétences jugés comme “archaïques” par une société ou la modernisation et l’industrialisation agricole sont devenues hégémoniques.

L’aspect de la crise économique du pastoralisme est aussi une dimension non négligeable : “Actuellement, ce secteur agricole est celui qui dispose des plus faibles revenus de la profession. En 2006, alors qu’en moyenne le revenu des agriculteurs a progressé de 15 %, celui des éleveurs ovins a diminué de 2 %” 8) Farid Benhammou and Marie Coquet, « La restauration de l’ours brun (Ursus arctos) dans les Pyrénées françaises : entre politique environnementale et crise-mutation du monde agricole », Norois, 208 | 2008, 75-90 , le renforcement de la population ursine intervient au moment ou la profession est en difficulté économique. 

Des injonctions contraires ?

Le pastoralisme est jusqu’à la fin du 19ème siècle, une agriculture de subsistance avec un système de régulation de la vie collective dans les vallées. D’une fonction de nourrir les hommes, il passe à un pastoralisme d’entretien de l’espace. 9) Corinne Eychenne, « Le pastoralisme entre mythes et réalités : une nécessaire objectivation – l’exemple des Pyrénées », Géocarrefour [Online], 92/3 | 2018, Online since 15 November 2018, connection on 16 January 2020. URL : http://journals.openedition.org/geocarrefour/10987 ; DOI : 10.4000/geocarrefour.10987 Dorénavant sous perfusion de subventions, les mesures de soutien financiers visent essentiellement au “maintien de l’élevage pastoral pour ses fonctions d’intérêt général” et au soutien du pastoralisme dans son rôle de “lutte contre les risques naturels”. La chercheuse Corinne Eychenne parle même de l’éleveur comme “un jardinier de la nature” plutôt que comme “un producteur de biens alimentaires”, ce qui reste pourtant sa fonction première. Tiraillé entre le mythe intemporel du berger au côté de son troupeau parcourant la montagne et l’idée d’une “société moderne”. Tiraillé entre l’injonction de préservation de la biodiversité et l’injonction de production alimentaire alors même que la mondialisation met à mal le système économique pastoral, réduit à survivre sous perfusion de subventions, le pastoralisme est en crise et cela avant même  le renforcement de la population ursine.

Un fossé qui se creuse ?

Le débat se polarise de plus en plus autour des anti-ours et des pro-ours, ce qui risque de creuser encore le fossé  existant. Pour Gérard Caussimont dans son ouvrage “Pourquoi la réintroduction de l’ours est-elle si difficile ?”, l’auteur met en garde contre l’opposition entre une nature “sauvage” avec l’ours et une biodiversité “artificielle” apportée par le pastoralisme. Selon lui, les deux sont des composants essentiels de l’écosystème des Pyrénées.

Un renforcement de la population d’ours, qu’assimilent malheureusement certains à une lubie de “bobos parisiens”. Au sein de cette “France périphérique”, de la disparition des services publics, des perdants de la mondialisation. “Le risque est réel  de voir se creuser un fossé entre les partisans d’un “réensauvagement” issus de profession bien rémunérées et habitués à voyager de par le monde et le reste de la population impacté par la dégradation des conditions de vie. Le risque d’associer cette idée à une population de nantis.” 10)Carbonnaux, Stephan, “Le Cantique de l’ours. Petit plaidoyer pour le frère sauvage de l’homme”, Petite philosophie du voyage, Transboréal, 2008, 96p. Pour Stephan Carbonnaux, un retour de toutes les formes de vie sauvage ne sera possible qu’avec le prise en compte de tous les aspects culturels, historiques, socio-économiques et biologiques des territoires concernés.

Un sujet pollué par une minorité virulente

Depuis longtemps, les opposants à l’ours les plus virulents usent de toutes les stratégies pour polluer le débat sur le renforcement de la population ursine. Motivés par de simples intérêts privés ou politiques, certains élus locaux et agricoles ne ménagent pas leurs efforts pour enraciner leur haine de l’ours.

Stratégie de fabrication de l’incertitude

En 1994, le dossier de l’ours est confié à l’Institution Patrimoniale du Haut-Béarn (I.P.H.B.) dont Jean Lassalle (fervent anti-ours) est le président, l’institution concentre alors une partie des pouvoirs en matière de protection de l’ours. Rapidement, l’IPHB fait preuve d’un manque de volontarisme sur le sujet, “l’institution patrimoniale du Haut-Béarn incarne cette alliance entre intérêts agricoles, élus locaux et certaines franges de l’État, au détriment des intérêts environnementaux. Malgré les discours environnementaux de façade de cette institution, la situation est alors bloquée en Béarn pour une protection efficace de l’animal” selon F.Benhammou. Les chercheurs Laurent Mermet et Farid Benhammou résument “Retenons simplement que l’État a transféré à un syndicat mixte d’aménagement, l’Institution patrimoniale du Haut-Béarn (IPHB) une partie importante des financements publics et des responsabilités dans l’instruction des dossiers tant d’aménagement que de protection et que, depuis 1994, le fonctionnement de l’IPHB a conduit au maintien d’une sorte de statu quo, qui voit la population d’ours continuer de s’amenuiser sur le territoire (Haut-Béarn) dont elle assure la gestion, pendant que la quasi-totalité des financements disponibles y sont consacrés à des aménagements pastoraux ou forestiers en montagne” 11) Mermet Laurent, Benhammou Farid, « Prolonger l’inaction environnementale dans un monde familier : la fabrication stratégique de l’incertitude sur les ours du Béarn », Écologie & politique, 2005/2 (N°31), p. 121-136. DOI : 10.3917/ecopo.031.0121. URL : https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique1-2005-2-page-121.htm . D’un côté, la volonté de l’État d’acheter la paix, de l’autre l’agressivité et les intérêts électoraux de certains comme Jean Lassalle ont pris le pas sur le désir de sauver l’ours. Opposant par exemple à une démarche de Dominique Voynet (ministre de l’environnement) en 1999 de proposer la classification de la zone à ours du Béarn au réseau Natura 2000. 12)Caussimont, Gérard, “Pourquoi la réintroduction de l’ours est-elle si difficile ? : réalités et contre-vérités sur l’ours brun”, Monhélios, 2019, 96 p.

Pendant plusieurs années, les opposants appliquent une stratégie de fabrication de l’incertitude en plusieurs étapes afin de prolonger l’inaction environnementale, stratégie décrite par Laurent Mermet et Farid Benhammou :

  • Premièrement “dénégation et menaces” entre 1990 et 1991 : “ Les experts en matière d’ours – ainsi d’ailleurs que le sous-préfet – vivent alors une période très difficile de prises à partie répétées, allant jusqu’à des menaces de mort”
  • Deuxièmement, tentative de décrédibilisation et de destruction du dispositif de suivi de l’ours mené par un expert en la matière, Jean-Jacques Camarra. Il s’agit ici de contester le travail effectué sans réel contre-expertise,  de demander avec insistance le nombre exact d’ours (entre 5 à 7 ours) malgré que cette question ne soit pas “pertinente du point de vue de la gestion : le diagnostic de la situation n’est pas à un ours près”.
  • Troisièmement, “une rhétorique de la victimisation et du complot”. “En montant en épingle des dysfonctionnements mineurs et hétérogènes, en accusant frontalement l’État d’être, pour des raisons de pouvoir, au centre d’une entreprise de dissimulation de la réalité de la situation, les responsables de l’IPHB ont semé le doute.”
Désinformation,  violences physiques et verbales

En parcourant, les différents départements des Pyrénées durant Parole d’ours,  nous avons pu constater l’instauration d’un climat de crainte que désirent imposer certains anti-ours (tous les opposants à l’ours n’utilisent pas l’intimidation ou la violence comme arguments). Même si la majorité des personnes rencontrées sont favorables à l’ours, plusieurs ne souhaitent pas le mentionner publiquement par peur de “représailles”, des commerçants refusent de la documentation pour ne pas avoir d’ennuis avec certains clients, les “faîtes attention à vous” bienveillant succèdent aux “vous avez bien du courage”, un climat d’omerta ?

L’été 2019 ou “un été en plein délire” 13)Leyrissoux, Patrick, ” Manifestations, bashing anti-ours et matraquage dans les médias “, La Gazette des grands prédateurs, octobre 2019, n°73 : “cette effervescence a lieu principalement en Ariège, orchestrée par l’ASPAP, une des organisations anti-ours les plus radicales(…)”, son président Philippe Lacube a été élu début 2019 à la chambre d’agriculture de l’Ariège. Se succèdent durant tout l’été, manipulations et bashing anti-ours ainsi que des titres de presses sensationnels. Christine Tequi, la maire de Seix est la première à allumer la mèche en juin : Ours : la maire de Seix saisit le président de la République Emmanuel Macron, elle demande le retrait de l’ours du massif… Les semaines suivantes sont de la même teneur : Le monde de la montagne ariégeoise vent debout contre l’ours ; Pyrénées : feu vert aux mesures d’effarouchement pour éloigner les ours des troupeaux; le 17 juillet, un véhicule de l’ONCFS est incendié lors d’un constat sur l’estive de Bassiès; Face à l’ours, les éleveurs sont passés « de la colère à la haine », et il ne s’agit ici qu’une sélection de quelques exemples.

Des méthodes d’intimidations qui ne sont pas nouvelles. Catherine Brunet, ancienne bergère, décrit dans son livre “La bergère et l’ours” 14)Brunet, Catherine, “La Bergère et l’Ours”, Collection Pyrénées, Vox Scriba, 2017, 192 p son histoire, les menaces reçues et son incompréhension face à une polémique qui perdure depuis des années. Favorable à une cohabitation avec l’ours, elle reçoit des menaces : pneus crevés, dégradations sur les voitures, tags sur les routes, intimidations verbales. Elle relate les différentes manoeuvres à l’oeuvre, des élus agricoles qui boycottent des réunions de concertation, des élus locaux refusant de diffuser des prospectus d’infomations  sur l’ours, le patou et les moyens de protection. Des éleveurs acceptant les mesures de protection liées à l’ours comparés à des “prostituées”…

Des intimidations vécues aussi par le conférencier et écrivain, Rémy Marion. En 2005, alors qu’un renforcement d’ours est à l’ordre du jour, “des menaces sont proférées contre les maires qui accueillaient l’association et ses invités” lors de l’événement des Journées de l’ours. “La semaine suivante à Massat, dont le maire est favorable à la présence des ours pour valoriser son territoire, les éleveurs se sont encore plus agités, et des propos racistes et homophobes contre l’animateur de l’événement ont fusé. Ils ont abattu des arbres sur les routes et sur les alimentations électriques du village”. 15)Marion, Rémy, “l’Ours, l’autre de l’homme”, Mondes Sauvages, Actes sud, 2018, 208 p

L’ours, un frère méconnu

L’histoire longue, celle qui voit plus loin que le bout de ses textes, celle qui inscrit la préhistoire dans ses préoccupations, apporte aussi matière à réflexion aux citoyens occidentaux pressées que nous sommes

Jean-Denis Vigne

L’ours véhicule fascination et rejet, nous avons oublié l’histoire qui nous lie à notre “frère sauvage”, à commencer par les bergers, directement confrontés à lui : “Même si j’ai versé comme tous les bergers un lourd tribut au seigneur de nos montagnes, je suis le premier à le regretter, car il en faisait intégralement partie, et sans lui, elle ne sera plus jamais tout à fait la même” écrit Lamazou dans l’Ours et les Brebis, 16)Lamazou, Etienne, “L’Ours et les brebis”, Cairn, 2012, 232 pen évoquant la chaîne des Pyrénées et la présence de l’ours.

Vénéré, fêté pendant des siècles, l’ours est rabaissé au statut de “roi déchu” selon Michel Pastoureau. Malmené par la religion chrétienne dès le 5ème siècle, il perd son statut de roi des animaux du bestiaire animiste dans une volonté de christianisation. Au 17ème et 18ème et dans la lecture de la Bible, l’homme devient le centre de tout.

Depuis des siècles, récits et histoires de relations entre êtres humains et ours structurent notre façon de voir le monde comme l’histoire de Jean de l’Ours ou encore celle de l’évêque de Paris, Guillaume d’Auvergne qui en 1240 écrit sur la possibilité pour une femme de procréer avec un ours. Des histoires et des hommages qui se retrouvent dans la toponymie et qu’évoque Rémy Marion dans “L’Ours, l’autre de l’homme” : “Quel point commun entre Berne, Montargis et Orcières ? Ces trois villes éloignées les unes des autres, connues ou inconnues, ont en commun l’ours : Berne, bien sûr, avec la racine germanique Bär (ours), Montargis, avec la racine celte artz, et Orcières, la racine occitane orcièra”.

Une proximité et une familiarité avec l’ours qui se retrouvent aussi dans les multiples surnoms que lui ont attribués diverses communautés à travers le monde : “le Vieillard noir, le Maître de la forêt, le Grand-père, le Grand-oncle chez les peuples nordiques, la Gloire de la forêt, le Poilu, l’Illustre en Carélie, le Vieil homme au manteau de fourrure, le Monsieur de la montagne en Laponie, l’Oncle maternel en Sibérie, le Type, lou Moussu (“le Monsieur”), lou Pé-descaùs (le Va-nu-pieds) dans les Pyrénées, Frate Nicolae (Frère Nicolas) dans les Carpates roumaines (…)”.  Pour les Samis (peuple de Laponnie), l’ours est un animal à part “l’équivalent depuis une vingtaine de milliers d’années au moins, d’un dieu venant du ciel et ayant le pouvoir de se réincarner, parfois en homme”. Interrogeant un vieux oeil Sami, il explique qu’il faut éviter de nommer l’ours pour ne pas lui déplaire :  “Il entend tout, il nous voit de partout, alors si je parle de “l’ancêtre” ou du “vieux de la forêt”, cela suffit, tout le monde comprend, le vieux ne se fâche pas, ne vient pas me tourmenter la nuit et nous continuons de vivre ensemble.” 17)Vadrot, Claude-Marie, “l’Histoire de l’Ours”, Documents, Balland, 2019, 177 p

L’ours n’a pas fini de faire parler de lui, en attendant, il réalise encore les rêves des petits et grands.

Crédit : France 3 Occitanie

Il faut sauver les condors non pas parce que nous avons besoin  des condors, mais parce que nous avons besoin de développer les qualités humaines nécessaires pour les sauver. Car ce sont ces qualités-là dont nous aurons besoin pour nous sauver nous-mêmes.”

Mac Millan

“Une forêt sans ours n’est pas une vraie forêt”

Robert Hainard

L’ours est un vieux bois brut…Il faut, par la pensée, le dévêtir de sa rude écorce. On peut alors pénétrer les secrets de son véritable caractère, comprendre sa personnalité séduisante, connaître ses étonnantes facultés qui justifient sa toute puissance

François Merlet

Les ours sont faits de la même poussière que nous, respirent aux mêmes vents et boivent la même eau

John Muir

Un seul ours invisible transforme toute une chaîne de montagnes.Il la recouvre d’un autre éclat. Il donne du relief à chaque buisson, qui a désormais un arrière caché. Il creuse une autre profondeur dans les taillis, qui retrouvent leur dimension d’habitats”.

Baptiste Morizot

Photo de couverture : Flickr / Peter Adermark / Creative Commons

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